La paix se heurte toujours aux murs à Belfast
En Irlande du Nord, les « murs de la paix » dressés entre quartiers catholiques et protestants sont toujours là, vingt ans après les Accords du Vendredi saint, le 10 avril 1998. Un article de notre partenaire, Ouest-France.
En Irlande du Nord, les « murs de la paix » dressés entre quartiers catholiques et protestants sont toujours là, vingt ans après les Accords du Vendredi saint, le 10 avril 1998. Un article de notre partenaire, Ouest-France.
La paix ressemble à un mur pour Paula McDonald. Celui qui surplombe le jardinet de sa modeste maison des Falls, quartier ouest de Belfast, à majorité catholique. Cette lugubre barricade de briques, de grillages et de barbelés était déjà là quand sa famille s’est installée ici, il y a dix-sept ans.
« Ce mur me rassure. Surtout depuis le Brexit », avoue Paula, 52 ans. À l’inverse de l’Angleterre, l’Irlande du Nord a voté contre à 56 %. « Mais ce vote a encore creusé le fossé entre nous », observe Paula. D’un côté, les nationalistes, catholiques comme elle, majoritairement partisans d’un maintien dans l’Union européenne. De l’autre, les unionistes, protestants, favorables au Brexit.
Dans son jardin, depuis le vote, il pleut encore plus souvent « des pierres ou des bouts de ferraille » lancés depuis le quartier protestant. Résignée, Paula pointe les impacts sur sa façade et les grilles qu’elle a dû installer aux fenêtres, à l’étage.
Ces tirs ont coûté la vie à son cousin Patrick Rooney, le 16 août 1969, dans une maison voisine. Le gamin de 9 ans se trouvait dans sa chambre quand un projectile l’a atteint en pleine tête. C’est à cette époque que les premiers murs, étrangement baptisés « murs de la paix », ont vu le jour à Belfast et dans les grandes villes. Des murs de briques, ou parfois de broc, quand les riverains inquiets ont érigé leurs propres barricades de parpaings, de tôles, de barbelés… Chacun sa religion, chacun chez soi.
« Peur que tout s’embrase »
Ces balafres n’ont pas disparu avec la fin des « Troubles », comme on appelle pudiquement, ici, la guerre civile… Pire, elles se sont démultipliées après les Accords de paix de 1998. Le ministère de l’Intérieur (NIO) en recense 99, contre 17 il y a vingt ans. En 2013, le gouvernement s’est donné dix ans pour les faire disparaître. Moins de dix murs sont tombés. Les autres résistent, étayés par les craintes des riverains.
« Ça décourage nos jeunes d’aller se battre en face », lâche en bougonnant Pop, 76 ans. Occupé à repeindre les grilles du Jardin du souvenir aux victimes, dans le quartier catholique des Falls, il s’avoue rassuré de savoir que les grilles du quartier se ferment tous les week-ends et chaque soir, à 18 h 30. « Il y a moins de violence, reconnaît-il. Mais on a peur que tout s’embrase à nouveau. Le Brexit n’augure rien de bon : au lieu de se rapprocher, on se divise encore. »
« Il est temps qu’on arrête de ressasser le passé », martèle John Irvine, du quartier protestant de Shankill. À l’idée d’abattre les murs, pourtant, il se renfrogne. « Faisons les choses dans l’ordre. Nos communautés doivent apprendre à se faire confiance, comme John et moi », enchaîne son ami catholique Eccles Morrow
Certains quartiers sous tension
« Il y a encore des frictions, mais cela n’a plus rien à voir avec la guerre civile », tempère Dean McCullough, salarié de la Lower Shankills Community Association (LSCA). Son job ? Créer des ponts entre Falls et Shankill. Deux quartiers défavorisés, plombés par le chômage. « Les difficultés sociales nourrissent les tensions et les préjugés », résume Dean.
« Les quartiers ouvriers sont les plus affectés. La classe moyenne, installée dans des zones plus mixtes, est relativement à l’abri de ces violences. Elle vit loin des lignes de démarcation qui demeurent des frontières physiques et idéologiques », observe aussi l’urbaniste Florine Ballif, auteure de Belfast : vers un urbanisme de paix ?
