Le BarMar, cet hydrogénoduc aux allures de serpent de mer

Fin 2022 début 2023, les exécutifs français, espagnol, portugais, allemand et européen ont confirmé le lancement du projet d’hydrogénoduc, dit « BarMar », entre Barcelone et Marseille. Mais depuis, plus rien. Et pour cause, selon certains observateurs, le projet serait « mort-né ».

Euractiv France
Special meeting of the European Council in Brussels
(De gauche à droite) Le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le chancelier allemand Olaf Scholz avant une réunion spéciale du Conseil européen à Bruxelles, Belgique, le 9 février 2023. [EPA-EFE/STEPHANIE LECOCQ]

Fin 2022 début 2023, les exécutifs français, espagnol, portugais, allemand et européen ont confirmé le lancement du projet d’hydrogénoduc, dit « BarMar ». Mais depuis, plus rien. Et pour cause, selon certains observateurs, le projet serait « mort-né ».

En décembre dernier, le « BarMar » venait officiellement remplacer un projet autrement controversé : le gazoduc MidCat, destiné à transporter du gaz espagnol vers la France, à travers les Pyrénées.

En discussions depuis plus de 20 ans, ce projet était, selon l’exécutif français, tout à la fois écocidaire et économiquement peu viable.

En outre, la Commission européenne avait confirmé l’impossibilité de financer le gazoduc avec des fonds européens, puisque le projet prévoyait de transporter de l’énergie fossile, sans avoir de certitude sur la possibilité qu’il puisse, à terme, transporter de l’hydrogène.

En septembre 2022, le Président français Emmanuel Macron enterrait définitivement le gazoduc, déclarant que pour lui, « il n’y a pas d’évidence de besoin ».

Le projet ressuscite pourtant le mois suivant sous le nom de « BarMar », présenté comme le maillon d’un projet d’hydrogénoduc plus large baptisé « H2Med ».

Au lieu de traverser les Pyrénées comme le gazoduc MidCat, l’hydrogénoduc « BarMar » longerait les côtes méditerranéennes entre Barcelone et Marseille.

Annoncé en trombe en décembre 2022 à Alicante, puis réaffirmé et étendu à l’Allemagne en janvier par les exécutifs français et allemand, le projet n’aurait, finalement, pas encore bien avancé.

Où en sommes-nous ?

« Pour le moment, il n’y a toujours rien de concret, pas un document de travail, car un certain nombre de choix restent à arbitrer sur la route exacte, la répartition des engagements financiers ou encore l’accès et les connexions à l’hydrogénoduc pour les écosystèmes locaux », explique à Euractiv France Mikaa Blugeon-Mered, enseignant spécialiste de la géopolitique de l’hydrogène à Sciences Po, lors de l’évènement Hydrogen Business For Climate début octobre à Belfort.

La mise en service du projet  est prévue pour 2030 pour une capacité de transit de 2 millions de tonnes d’hydrogène par an, soit 20 % des capacités d’importations objectivées par l’UE d’ici à 2030.

Ces quantités de transits conditionnent la rentabilité du projet. Or, compte tenu « des difficultés actuelles pour évaluer la demande d’hydrogène à horizon moyen et long terme , c’est assez ambitieux», nous explique un expert et conseiller français dans l’hydrogène, sous couvert d’anonymat.

«Le secteur de l’hydrogène fait actuellement face à quelques défis et retards dans le déploiement», continue-t-il, expliquant qu’un des principaux projets producteurs d’hydrogène pour le BarMar — le projet espagnol HyDeal — a vu ses ambitions de capacité de production passer de 7 GW en 2030 à 500 MW en 2028, soit environ 50 000 à 60 000 tonnes d’hydrogène renouvelable par an.

2030, date illusoire ?

L’expert français n’est pas le seul à s’interroger.

« J’émets des doutes quant à la possibilité d’obtenir d’ici 2030 des quantités d’hydrogène propres suffisantes, à la hauteur de ce qui est nécessaire pour rentabiliser une infrastructure de cette ampleur », confie à Euractiv France Philippe Boucly, président de la fédération des acteurs de l’hydrogène français, France Hydrogène, croisé lors de l’évènement sur l’hydrogène.

En bref, la date de 2030 « semble illusoire», assène notre expert en hydrogène sous couvert d’anonymat.

L’administration française ne le nie pas : les derniers documents de travail des services de planification écologique du gouvernement avancent en effet qu’ « à l’horizon 2030 [il n’y aura] pas d’infrastructure pour une stratégie d’import d’H2 décarboné» en Europe.

Pour la dorsale H2Med comprenant le BarMar, la portion française et la connexion allemande, les documents tablent même sur un déploiement « après 2035 ».

La France développe ainsi une « doctrine attentiste, scrutant le développement du marché de l’hydrogène avant de prendre une décision après 2025 », explique notre expert. Il en conclut que «l’État français a raison de temporiser  pour éviter tout risque d’investissement dans des actifs échoués ».

Le projet verra-t-il le jour ?

Face à ces éléments, le BarMar serait « mort-né, en tous cas dans sa philosophie présentée initialement, tant la concurrence avec d’autres projets d’hydrogénoducs et d’exports par la voie maritime contournant la France est encore plus forte et plus avancée aujourd’hui que l’an dernier », nous confie M. Blugeon-Mered.

Les industriels sont moins catégoriques, bien qu’ils ne semblent pas vraiment sûrs non plus de la faisabilité du projet.

« Ces choses-là avancent », déclarait Jérome Guichard, développeur commercial du gestionnaire de réseau associé au projet, GRTgaz, lors de l’évènement début octobre.

Mais «pour que nous avancions sur des études concrètes, il faut que nous puissions avoir l’assurance qu’à chaque extrémité du projet les éléments sont mis en place », reconnaissait-il.

Christophe Grudler, eurodéputé centriste (Renew) et membre de la commission parlementaire de l’industrie, de la recherche et de l’énergie (ITRE), n’est pas, lui non plus, catégorique sur l’avenir annoncé du projet.

« Le BarMar n’est pas “mort-né”, ne serait-ce que parce que le président de la République s’est engagé», déclare-t-il à Euractiv France. Dès lors, « peut-être que les exécutifs européens attendent la fin de la présidence espagnole du conseil de l’UE pour relancer le sujet », s’essaye-t-il.

Pour le moment, l’Espagne est en effet tenue à un devoir de réserve sur les projets énergétiques européens en raison de sa présidence du conseil de l’UE encadrant les discussions entre États membres sur les dossiers communautaires.

Des avancées début 2024 ?

En somme, des avancées pourraient être attendues sur le projet début 2024, lorsque l’Espagne sera déchargée de la présidence du conseil de l’UE, qui reviendra alors à la Belgique.

Néanmoins, l’hypothèse selon lequel le projet n’adviendra pas « ne peut pas être écartée, notamment parce qu’il s’agit d’une commande avant tout politique, alors que l’Allemagne n’a pas joué le jeu sur la reconnaissance de l’hydrogène bas carbone dans les objectifs européens », conclut notre expert dans l’hydrogène.

Sur l’impulsion de l’eurodéputé conservateur allemand Markus Pieper (PPE), la directive sur les énergies renouvelables a en effet retenu des conditions très strictes, voire impossibles à atteindre pour qu’il prenne part aux objectifs européens.

[Édité par Frédéric Simon]