Le concept de souveraineté alimentaire au cœur d’une guerre idéologique et politique

Alors que le Premier ministre Gabriel Attal a annoncé vouloir intégrer la souveraineté alimentaire dans la loi française, les opposants dénoncent un dévoiement de ce concept ancien, issu des mouvements paysans. Pouvoir exportateur pour les uns, autosuffisance alimentaire pour les autres : tout le monde défend le terme mais personne ne s’entend sur la définition.

Euractiv France
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En 2022 le ministère de l’Agriculture devient le ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire. L’ambition est claire. [HJBC / Shutterstock]

Alors que le Premier ministre Gabriel Attal a annoncé vouloir intégrer la souveraineté alimentaire dans la loi française, les opposants dénoncent un dévoiement de ce concept ancien, issu des mouvements paysans. Pouvoir exportateur pour les uns, droits des paysans locaux pour les autres : tout le monde défend le terme mais personne ne s’entend sur la définition.

Ce fut l’une des annonces phares répondant à la colère des agriculteurs. Le 1er février, lors d’une conférence de presse, le Premier ministre Gabriel Attal déclare que la souveraineté agricole serait inscrite au cœur de la prochaine grande loi agricole française. Une idée soufflée par la FNSEA, le principal syndicat agricole.

Difficile, pour autant, de tracer les contours de cette notion. Alors que le Salon de l’agriculture et de l’alimentation ouvre le 24 février sous la bannière de la souveraineté alimentaire, de son côté le syndicat paysan la Confédération paysanne, organise un contre évènement, le Salon à la ferme, sur le thème de… la souveraineté alimentaire.

« Aujourd’hui, le gouvernement français et la FNSEA portent une vision de la souveraineté alimentaire aux antipodes de cette définition », tonne le syndicat dans un communiqué. La Confédération paysanne dénonce un détournement de sens de ce concept dont elle revendique la paternité.

De la Via Campesina à Emmanuel Macron

La notion de souveraineté alimentaire est utilisée pour la première fois au début des années 1990 par le mouvement altermondialiste « Via Campesina », alors que les produits agricoles intègrent le marché mondial. Il la définit de la manière suivante : « Le droit de chaque pays de maintenir et de développer sa propre capacité de produire son alimentation de base ».

Elle est ainsi définie dans la Déclaration des Nations unies des droits des paysans et des autres populations travaillant en zone rurale (UNDROP), adoptée en 2018.

Avant de garnir les discours du gouvernement français, le concept est donc à l’origine altermondialiste, et ancré dans les marchés locaux ou nationaux.

C’est en 2020, en pleine crise du Covid, que la souveraineté alimentaire refait surface dans l’hexagone. Face aux pénuries et dépendances extérieures qui se font jour, le Président Emmanuel Macron affirme que « déléguer notre alimentation » est une « folie », et appelle à « une Europe souveraine, une France et une Europe qui tiennent fermement leur destin en main ».

La souveraineté alimentaire sera ensuite portée par la France ces dernières années à Bruxelles, en particulier pendant la présidence française de l’UE en 2022. L’ex-ministre de l’Agriculture Julien de Normandie en fit un cheval de bataille. Jusqu’à ce que le ministère de l’Agriculture devienne, la même année, le ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire. L’ambition est claire.

En UE, seule l’Italie possède aussi, depuis 2022, un ministère chargé de l’Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et des Forêts.

Changement de paradigme

Mais entre la souveraineté alimentaire de la Via Campesina et celle du gouvernement français actuel, le curseur a changé.

Lors d’une récente interview, le ministre de l’Agriculture Marc Fesneau a tenté de définir le terme par « plus de production française qui permettra d’avoir plus de produits français ».

De la liberté des pays à choisir son système alimentaire, la souveraineté devient une capacité de production, dont l’indicateur est la balance commerciale.

« Le problème de la souveraineté alimentaire et agricole tient au fait qu’on importe 1/3 de notre alimentation », disait récemment Arnaud Rousseau, patron de la FNSEA, sur X.

En septembre 2022, un rapport sénatorial ayant largement guidé les choix du gouvernement imputait la perte de souveraineté alimentaire au décrochage du pays en termes de compétitivité.

Le pays est passé de deuxième à sixième exportateur mondial en quelques décennies : voilà ce qui fragilise la souveraineté alimentaire pour les sénateurs de différents partis (droites et socialistes).

Or, se baser sur les importations pour évaluer la souveraineté peut être trompeur. Alors que la France importe les trois quarts du blé dur consommé, plus d’un tiers des fruits tempérés, un quart des pommes de terre, ou de la viande de porc, l’on exporte aussi, dans le même temps, tous ces produits.

« Le vrai problème, c’est qu’on exporte ce que l’on produit, y compris ce dont on a besoin », explique Harold Levrel, professeur d’économie écologique à AgroParisTech dans une récente tribune pour The Conversation.

Le chercheur note par ailleurs que les exportations européennes vers les pays en développement détruisent leur tissu productif, et donc leur propre souveraineté alimentaire, en contradiction avec ce que préconisait la Via Campesina.

Soluble dans le libre-échange

Les exportations sont pourtant au cœur de la stratégie française, au nom, aujourd’hui de la souveraineté alimentaire.

Le projet de loi d’orientation agricole définit la souveraineté agricole de la France comme « sa capacité à assurer son approvisionnement alimentaire dans le cadre du marché intérieur de l’Union européenne et de ses engagements internationaux […] ».

La France doit ainsi « maitriser les dépendances nécessaires ou stratégiques en matière d’importations et d’exportations. »

« Ce qui fait croire, à tort, que souveraineté alimentaire et accords de libre-échange sont compatibles », souligne la Confédération paysanne dans un communiqué.

C’est la raison pour laquelle le gouvernement ne s’oppose pas en soi aux accords de libre-échange entre l’UE et les pays tiers. Emmanuel Macron le répète à l’envi : non à un accord avec les pays du Mercosur, « en l’état ».

Autrement dit, pas de désaccord de principe. « Le continent africain ne pourra pas se nourrir tout seul, je préfère que ce soit nous que d’autres puissances qui ont des intentions moins pacifiques », avançait Marc Fesneau sur Europe 1, le 2 février. Sa conception de la souveraineté alimentaire ? Celle « qui permet de rayonner à travers le monde et faire de la géopolitique ».

La plupart des eurodéputés de la majorité présidentielle (Renew) ont d’ailleurs voté en faveur de l’accord avec la Nouvelle-Zélande, car il contient, pour la première fois, un principe de réciprocité contraignant (respect de l’Accords de Paris).

Les clauses miroirs étaient d’ailleurs au cœur du combat de la présidence française du Conseil en 2022. Au nom de la souveraineté.

Souveraineté européenne ?

L’autre conflit porte sur l’échelle. Pour le gouvernement, la souveraineté doit être française et européenne.

Dans un autre rapport parlementaire sur la souveraineté alimentaire de l’UE, les députés ont défendu l’échelon européen comme le plus « pertinent » afin de « conduire une politique de réduction de notre dépendance aux produits importés ».

Si le terme est peu utilisé par les nations de l’UE, les chefs d’État et de gouvernement s’étaient engagés à Versailles en 2022, lors de la présidence française du Conseil, à construire une « souveraineté européenne ».

« C’est en totale contradiction avec le principe de souveraineté qui est le droit de chaque pays de maintenir et développer ses propres capacités de productions », relevait le député Rassemblement national (RN) Grégoire de Fournas lors d’un débat sur le rapport.

Un discours relayé dans le monde paysan, et par les syndicats classés à droite comme la Coordination rurale.

Selon certaines filières, les appréciations diffèrent suivant l’échelle. Si l’UE dépend des pays tiers les céréales, ce n’est pas le cas de la France. En tenant compte de l’indicateur le plus utilisé pour mesurer la souveraineté, « l’auto-approvisionnement » (production / consommation), il peut même y avoir contradiction dans la défense des deux souverainetés.

Pour les écologistes, celle-ci doit tenir compte de la durabilité des systèmes agricoles, des ressources en eaux, de la qualité des sols et de l’accès aux terres des paysans. Une définition compatible avec une vision européenne de la souveraineté.

« Personne ne peut plus y aller de sa propre définition chacun dans son coin », souligne l’eurodéputé Benoît Biteau (Vert / ALE) sur Arte le 22 février. Selon lui, seule compte la définition originelle de la Via Campesina : « produire ici pour nourrir ici, produire là-bas pour produire là-bas ».