Le financement de grands projets nucléaires par la BEI devra encore attendre

La Banque européenne d’investissement (BEI), appelée à soutenir le financement de projets nucléaires, semble ne pas vouloir changer de stratégie d’investissement avant 2030. Une mauvaise nouvelle pour les acteurs du nucléaire, qui temporisent toutefois lors du Sommet international sur l’énergie nucléaire à Bruxelles.

Euractiv France
Ursula von der Leyen delivers a speech at the Nuclear Energy Summit 2024, chaired by Prime Minister De Croo
Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, au Nuclear energy summit, prononçant un discours en faveur du déploiement de l'énergie nucléaire en Europe, le 21 mars 2024 à Bruxelles. [Union européenne 2024]

La Banque européenne d’investissement (BEI), appelée à soutenir le financement de projets nucléaires, semble ne pas vouloir changer de stratégie d’investissement avant 2030. Une mauvaise nouvelle pour les acteurs du nucléaire, qui temporisent toutefois lors du Sommet international sur l’énergie nucléaire à Bruxelles.

« Que faudrait-il pour que le nucléaire apporte une contribution substantielle à notre objectif de neutralité climatique ? Je vois quelques tâches essentielles à accomplir. La principale est de garantir de nouveaux investissements », a déclaré jeudi (21 mars) la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, lors du Sommet sur l’énergie nucléaire (Nuclear Energy Summit, NES, en anglais) à Bruxelles.

Le décor est donc planté, pour la quarantaine de délégations officielles présentes, dont la Chine, l’Inde, les États-Unis et les plus de 300 capitaines d’industries, venus réclamer des certitudes quant au financement du nucléaire.

« Nous appelons à une plus grande prise en compte de l’énergie nucléaire dans les politiques environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) du système financier international », ont-ils écrit dans une déclaration commune adoptée lors de l’évènement.

À cette fin, toutes les banques multilatérales du monde (Banque mondiale, Banque asiatique d’investissement, Banque européenne d’investissement, etc.) doivent être mises à contribution, ont-ils plaidé.

Cependant, il y a chez certaines d’entre elles une « hésitation politique, pas forcément favorable au nucléaire », rappelait l’Élysée en amont du sommet, en particulier du côté de la BEI, qui n’a pas hésité à le répéter durant l’évènement, laissant une partie des invités médusés.

Réticences de la BEI

Bras armé des investissements de l’UE, la BEI a prévu d’orienter 1 000 milliards d’euros d’investissement entre 2021 et 2025 dans des projets liés au climat et à l’environnement d’ici à 2030, incluant les énergies propres.

En théorie, les projets nucléaires au sein de l’UE sont éligibles aux financements de la BEI. Huit projets nucléaires ont ainsi été financés depuis l’an 2000, pour un total de plus d’1 milliard d’euros.

À titre de comparaison, sur la seule année 2021, la BEI a accordé plus de 10 milliards d’euros d’investissements dans les énergies renouvelables. Et la tendance devrait se confirmer, car « jusqu’en 2030, nous nous concentrerons en priorité sur les énergies renouvelables », a indiqué Thomas Östros, vice-président de la BEI, lors du NES.

Pas de changement profond avant 2030

« Nous sommes une banque et nous considérons les risques des projets [nucléaires] comme très élevés », a expliqué M. Östros.

En somme, la stratégie de financement du nucléaire de la BEI ne va pas fondamentalement changer avant 2030, interprète Valérie Faudon, déléguée générale de la Société française de l’énergie nucléaire (Sfen), association en défense de l’atome.

Selon Mme Faudon, le discours de M. Östros est donc inquiétant, bien qu’elle reconnaisse une certaine avancée, puisqu’« il y a encore peu de temps à Bruxelles, tout le monde considérait tout à fait normal de dire que l’on s’occupe que des renouvelables », tempère-t-elle auprès d’Euractiv.

« Dans le passé, des développeurs potentiels ont été découragés, pour le dire ainsi, de faire une demande [de financement à la BEI] », raconte Yves Desbazeilles, directeur général de Nucleareurope, association représentant l’industrie du nucléaire à Bruxelles. Ce fut le cas, par exemple, pour le financement des réacteurs nucléaires d’Hinkley Point C en Angleterre, explique-t-il à Euractiv, lors d’un point presse vendredi (22 mars). « Cela semblait lourd et politiquement difficile », poursuit-il.

Des financements à venir ?

Dorénavant, « c’est à l’industrie de pousser », c’est-à-dire de motiver le financement du nucléaire, a avancé M. Desbazeilles. D’autant que Nadia Calviño, nouvelle patronne de la BEI, a déjà pris le train en marche, n’ayant émis aucune objection de principe à l’intensification du financement des activités nucléaires.

À ses côtés, la Commission européenne, chargée de fournir un avis pour tout financement de la BEI, semble plus encline qu’auparavant à accueillir positivement un projet nucléaire, notamment de petits réacteurs modulaires (small modular reactor, SMR, en anglais).

La pression s’intensifie donc sur la direction de la BEI après l’appel lancé par l’ « alliance du nucléaire » début mars d’ouvrir le financement européen au nucléaire, réitéré jeudi par 12 États membres en marge du NES.

« Nous étions dans une situation intenable. Les changements à la tête de la BEI et le discours d’Ursula von der Leyen aujourd’hui vont dans le bon sens », nous confie finalement un représentant de la filière nucléaire française.

Reste à inviter les États membres farouchement opposés au nucléaire, comme l’Allemagne ou l’Autriche, à « changer d’état d’esprit », a rappelé vendredi à Euractiv Andrei Goicea, responsable des politiques publiques chez Nucleareurope, dans la mesure où les décisions d’investissements de la BEI sont le fruit du consensus entre les 27.

Déjà, selon nos informations, des projets d’investissement de la BEI en matière de SMR « pourraient venir ».

[Édité par Anne-Sophie Gayet]