Le lait de chamelle, un produit de niche en plein essor

En France et en Europe les élevages de chameaux se développent depuis quelques années, notamment grâce au projet européen CAMELMILK. En plein essor, le lait de chamelle, produit à haute valeur nutritionnelle, se heurte encore à des contraintes réglementaires.

Euractiv France

En France et en Europe, les élevages de chameaux se développent depuis quelques années, notamment grâce au projet européen CAMELMILK. En plein essor, le lait de chamelle, produit à haute valeur nutritionnelle, se heurte encore à des contraintes réglementaires.

A Feignies, à côté de Maubeuge, dans le nord de la France, un élevage atypique broute sur quelques hectares de prairies. Ici, ni bovins, ni ovins… mais des chameaux et des dromadaires. Julien Job, éleveur autodidacte, au départ à la tête d’une entreprise spécialisée dans le négoce et le transfert d’animaux pour les zoos, a eu ces dernières années un véritable coup de cœur pour ces géants à bosses. Avec une cinquantaine de bêtes au compteur, il est aujourd’hui propriétaire de la plus grande camélerie de France.

Du Salon de l’agriculture de Paris (du 26 février au 6 mars dernier), où il a exposé pendant plusieurs jours quelques spécimens devant une foule curieuse, l’éleveur en ressort plein d’optimisme : « Cela fait 5 ans que je me rends au Salon de l’agriculture, où j’ai pu faire découvrir mon lait au public. Et là, je reviens avec un contact au ministère de l’Agriculture. Ça avance ! »

Car l’élevage de Julien est bien plus qu’une passion folklorique. S’il propose des randonnées à dos de chameaux pour les touristes, il a bâti un véritable commerce de produits camelins qui repose principalement sur des dérivés du lait de chamelle : vente de savons, de cosmétiques… « Nous avons l’agrément pour faire du lait pasteurisé surgelé, et du fromage Halloumi, un genre de mozzarella. » En revanche, pour vendre du lait frais, c’est encore trop tôt, il lui manque le sésame qu’il attend avec impatience : l’agrément de l’Union Européenne.

Un lait de qualité

La haute qualité nutritionnelle du lait de chamelle (ou de dromadaire), sans compter la dimension exotique et culturelle du produit, est l’argument marketing numéro un de la camélerie : « Il contient plus de vitamine qu’un lait de vache, il est également faible en lactose, donc sans allergène pour les personnes intolérantes » explique Julien à Euractiv. On peut y ajouter sa richesse en oméga 3 et 6.

Quant à l’élevage, une question se pose naturellement : comment ces animaux désertiques peuvent-ils survivre sur nos contrées ? Question à laquelle Julien répond un brin moqueur : « C’est quoi un désert ? -30 degrés la nuit et + 50 le jour. Chez nous, on ne va jamais dans ces extrêmes. C’est donc très facile pour eux de s’adapter. La seule différence ici, c’est la forte humidité, mais il suffit d’un bâtiment pour faire rentrer les bêtes quand il pleut. »

De plus, cette adaptation aux environnements arides conduits chameaux et dromadaires à se nourrir de paille, de ronces ou d’orties, des plantes qui n’intéressent pas nos animaux locaux. Et selon l’éleveur, les quantités absorbées sont bien moindres : un chameau mangerait 20 % de moins qu’une vache (en Afrique).

Deux ombres au tableau néanmoins. D’une part le rendement reste assez faible : 5 litres par jour en moyenne pour le chameau, pas loin de 30 pour une vache laitière. Julien reconnaît aussi que ces bêtes sont davantage exposées aux parasites, et autres pathogènes, étant plus vulnérables que nos animaux qui, eux, ont eu le temps de s’adapter à leur environnement au fil des générations.

Projet CAMELMILK

A l’image de l’élevage de Julien, d’autres caméleries existent en Europe. La plus ancienne, fondée en 2006, se trouve en Hollande, et demeure la seule à avoir l’autorisation de faire commerce de son lait dans l’Union Européenne. Une se situe en Allemagne et une troisième en Suisse. En France, deux autres petits élevages ont essaimé ces dernières années : en Lozère (une trentaine d’animaux), et dans le Larzac (une dizaine).

« C’est encore marginal, on les compte sur les doigts de la main, reconnait Bernard Faye, expert dans le domaine et « camélologue » de son état. Mais en France, il n’y avait rien il y a encore deux ans, et maintenant trois élevages se lancent. Et je sais que d’autres y réfléchissent… »

Si l’élevage camelin a fait un bond en avant depuis quelques années, c’est en particulier grâce au programme CAMELMILK, un projet européen visant à promouvoir la production, la commercialisation et la transformation de ce lait en Europe et surtout dans les pays du pourtour méditerranéen (Algérie, Turquie notamment).

Pour Bernard Faye, le projet lancé en 2019 et qui s’achève en novembre 2022, présente un bilan plutôt positif « Nous avons maintenant une bien meilleure qualité de production et d’équipements. Les laiteries ont énormément investi, les équipement installés et l’élevage ont beaucoup progressé. »

Marché et contraintes 

Reste qu’une immense partie du lait consommé en Europe est pour l’instant importé, des Etats-Unis, d’Australie, ou de Doubaï notamment. Il faut dire que les contraintes sont encore difficiles à surmonter pour les petits producteurs de notre continent. « Comme pour tous les éleveurs, il faut des agréments, conditionnés par des installations, des laboratoires de contrôles des règles d’hygiènes… insiste le camélologue. En France, la vente de lait cru est interdite. Il faut donc pasteuriser. Or les grandes laiteries ne peuvent pas le faire compte tenu des faibles volumes produits. Les producteurs doivent donc le faire eux même. Et cela demande du temps. »

Sans oublier la question de l’acheminement des animaux. Passer les frontières avec ces animaux est un chemin de croix. On peut aujourd’hui – difficilement – via l’Australie et les Canaries, seul territoire européen (archipel proche du Maroc appartenant à l’Espagne) où vivent des camélidés. L’Afrique et l’Asie ont de leur côté fermé leurs frontières, pour des raisons sanitaires.

Diversification des produits

Avec un marché en plein essor, Julien Lob voit l’avenir en toute confiance. « La production est émergente et restera toujours une niche, mais avec des produits réels sur le marché. Et tout cela est en train de s’officialiser. » La reconnaissance de la filière est d’autant plus attendue que, pour l’instant, Julien touche aucune aide de la Politique Agricole Commune (PAC). Sans ce sacro-saint agrément qui lui permettra de commercialiser son lait, ses animaux n’ont aucune existence juridique pour l’Europe.

De leur côté les produits sont amenés à se diversifier. De nouveaux secteurs comme l’industrie pharmaceutique lorgnent sur le lait qui se prête entre autres à toutes sortes de compléments alimentaire. La filière viande arrivera aussi tôt ou tard sur le marché – en particulier pour les mâles en surplus. Quant à la laine de chameau, c’est un isolant extrêmement réputé, qui sert aujourd’hui à concevoir des vêtements pour les astronautes. Dernier exemple de débouché, plutôt thérapeutique, que Julien propose déjà : la camélothérapie, à l’image de ce qui se fait déjà avec les chevaux.

« Si on m’avait dit il y a 20 ans qu’il y aurait des élevages en France j’aurais ri, se souvient Bernard Fay. Il y a un vrai engouement autour des produits issus des chameaux, pas que à l’échelle européenne mais aussi mondiale […]. Un bureau d’étude américain dithyrambique prévoit même une croissance de 7 a 8 % par an. C’est remarquable ! » Avant de préciser que le lait camelin n’a pas pour ambition de se substituer au lait de vache mais restera un produit de niche pour quelques éleveurs aventureux.