Le mix électrique décarboné de la France est-il un aimant à investissements étrangers ?

Le président de la République le vante, le ministre délégué à l’Énergie l'encense : le caractère décarboné du mix électrique français serait un atout sans commune mesure pour attirer les investissements étrangers, notamment dans l'industrie. La réalité est plus complexe.

Euractiv.com
Macron visits the Saint-Nazaire offshore wind farm
Le président français Emmanuel Macron s'entretient avec des ouvriers (sans photo) à bord d'un bateau lors d'une visite au parc éolien offshore de Saint-Nazaire, au large de la péninsule de Guérande, dans l'ouest de la France, le 22 septembre 2022. [EPA-EFE/STEPHANE MAHE / POOL MAXPPP OUT]

Le président de la République le vante, le ministre délégué à l’Énergie l’encense : le caractère décarboné du mix électrique français serait un atout sans commune mesure pour attirer les investissements étrangers, notamment dans l’industrie. La réalité est plus complexe. 

Sous le haut patronage du président de la République, 240 chefs d’entreprises français et étrangers se sont réunis lundi (13 mai) à Versailles dans le cadre de Choose France. Depuis sept ans, l’évènement vise à sublimer l’attractivité de l’économie française. 

Cette année, un tiers environ des 15 milliards d’euros record d’investissements de l’étranger annoncés se sont portés vers des projets liés, de près ou de loin, à la décarbonation. Pour preuve, le géant des GAFAM, Microsoft, a annoncé un investissement de quatre milliards d’euros pour de nouveaux data centers en France. 

Et pourquoi le géant américain a choisi la France ? « Parce qu’on a de l’électricité décarbonée », a assuré lundi sur FranceInfo Roland Lescure, ministre délégué à l’Énergie et à l’Industrie.

Du président de la République depuis Versailles au commissaire européen au Marché intérieur Thierry Breton sur RMC, tout le monde s’accorde sur ce point : « le mix français est un élément très fort d’attractivité du pays, et quand nous parlons aux différents chefs d’entreprises, il s’agit du point principal », disaient mardi (14 mai) les services d’Emmanuel Macron dans un brief à la presse.  

Sauf que derrière les assertions, la réalité est plus complexe. Le mix électrique décarboné est un atout, mais le prix de l’électricité, la fiabilité du réseau et d’autres critères combinés restent les aimants principaux à investissements, du moins dans l’industrie. 

Le mix et ses avantages

Chaque année, EY sort un classement des pays les plus attractifs d’Europe. « Nous recensons les projets d’investissements et nous interrogeons les dirigeants pour savoir ce qu’ils favorisent », explique Jérémie Haddad, analyste spécialiste de l’énergie chez EY. 

En 2023 et pour la 5e année consécutive, la France est en tête et un investissement sur deux y est consacré à l’industrie. Sur l’année, il en ressort ainsi que « globalement, le mix décarboné de la France est un atout dans la concurrence européenne », déclare M. Haddad à Euractiv.

L’intensité carbone du mix électrique français est de l’ordre de 60g de CO2 par kilowattheure (kWh). Comparativement, celle du mix électrique espagnol par exemple atteint 200g de CO2/kWh et 350g en Allemagne, selon les chiffres officiels de l’UE

Peu étonnant, dans ce contexte, que les Américains Amazon (1,2 milliards d’euros) et Equinix ait annoncé des investissements importants en France dans le quantique, l’IA et les data centers, dont on sait qu’ils sont très fortement consommateurs d’électricité. 

Le producteur d’engrais espagnol FertigHy a également annoncé investir 1,3 milliard d’euros d’investissement pour accueillir la première usine européenne bas carbone de production d’engrais

Mais comment expliquer toutefois que la firme de Jeff Bezos annonce, dans le même temps, 7,8 milliards d’euros d’investissement en Allemagne pour renforcer son infrastructure « cloud », plutôt que de venir en France ? 

Le critère prix

Le mix décarboné est un atout, « mais c’est un atout parmi d’autres », explique l’économiste et directeur du Centre de recherche en économie et droit de l’énergie, Jacques Percebois, à Euractiv. 

« Son importance varie donc selon les secteurs concernés, les acteurs concernés, la maturité de leurs objectifs environnementaux, leur volontarisme, etc. », explique M. Haddad. 

Chez les industriels électro- intensifs et hyper électro-intensifs (quand le coût de l’électricité représente plus de 20 % du coût de production), le facteur prix reste, et de loin, le facteur principal.

Dans l’industrie hyper électro-intensive de l’aluminium par exemple, « la faible intensité carbone du mix est un plus, mais pas suffisant pour relocaliser. Le sujet majeur est le prix », déclare Cyrille Mounier, délégué général d’Aluminium France, la fédération française du secteur, à Euractiv. 

Certes, historiquement, le parc nucléaire français, bas carbone, stable et peu cher, « a joué dans le maintien et le développement en France de sites électro-intensifs », explique le professeur et économiste à l’école d’ingénierie Mines Paris PSL, François Lévêque. Mais aujourd’hui, l’Europe doit se reprendre : « cela fait longtemps que l’Europe n’est plus attractive sur le prix », avance M. Mounier. 

Selon lui, aucun acteur industriel ne choisit la France en raison seulement de l’intensité carbone de son mix. 

Conjonction de facteurs

Ce qui est vrai pour l’industrie électro-intensive l’est peut-être moins pour l’industrie non intensive. 

De façon générale, « en 2023, les coûts bas de l’énergie ne sont pas considérés comme un facteur d’investissement, décrit M. Haddad. Nous nous l’expliquons par une forme d’empreinte rétinienne qui a subsisté du fait de la forte hausse des prix de l’électricité les années précédentes et qui a littéralement traumatisé un certain nombre d’acteurs ». Ces derniers ont donc investi en revoyant à la baisse l’importance du facteur prix et en pariant sur la stabilité dans le temps. 

« Ce qui fait réellement la compétitivité de la France est donc la conjonction de facteurs », plutôt qu’un facteur ou un autre, commente Pr. Percebois. Ainsi de la stabilité réglementaire, la situation géographique, la qualité du réseau électrique, la vitesse du débit internet, la force du marché intérieur ou encore la qualité de la main-d’œuvre. 

Par conséquent, difficile de dire si, dans le futur, la France profitera, grâce à son mix décarboné, d’un avantage concurrentiel tel qu’il pourrait entraîner des transferts d’industries d’autres pays d’Europe vers l’Hexagone par exemple. 

Prenant acte du passé, les trois interlocuteurs interrogés ont bien du mal à trouver un investissement étranger industriel qui se serait justifié, ces dernières années, en raison particulièrement de la faible intensité du mix électrique français.

Investir le nucléaire

In fine, les économistes interrogés notent que le réinvestissement dans le nucléaire devrait tout de même accroître la compétitivité de la France. En développant son nucléaire, le pays permet en effet d’assurer un approvisionnement en électricité peu chère, décarbonée et pilotable.

L’accord passé entre le gouvernement et EDF en novembre 2023 estime que le prix moyen de l’électricité issue du nucléaire est d’environ 70 euros du mégawattheure (MWh), soit un niveau comparables aux renouvelables, la pilotabilité en plus. 

Ce prix dépendra toutefois de la demande d’électricité, de l’état du marché européen et du respect des coûts et des délais de construction et de production des réacteurs. Avec ses 12 ans de retard, le coût de construction du réacteur de 1600 MW à Flamanville en Normandie a été quintuplé.

Emmanuel Macron se rendra d’ailleurs la semaine prochaine sur place avant la mise en service du réacteur.

Pour éviter les mauvaises surprises avec les six à 14 futurs réacteurs, nombre d’industriels signent déjà différents types de contrats d’approvisionnement à des prix négociés avec EDF, généralement un peu plus haut que le prix moyen du moment.