Le Premier ministre albanais s’indigne d’une manifestation organisée par des responsables politiques grecs à Himarë

Le Premier ministre albanais a tenté de désamorcer les tensions entre Tirana et Athènes, tout en condamnant une manifestation menée par des personnalités politiques grecques à Himarë, en Albanie, à la suite de l’arrestation d’un maire issu de la minorité grecque.

Euractiv.com
EU-Western Balkans summit in Tirana
Ce week-end, des rumeurs ont circulé sur le refus d’Athènes de soutenir une lettre demandant à la Commission d’ouvrir les cinq premiers chapitres des négociations. Une source du Conseil de l’UE proche du dossier a confirmé à Euractiv que cela était vrai. [EPA-EFE/MALTON DIBRA]

Le Premier ministre albanais Edi Rama a tenté de désamorcer les tensions entre Tirana et Athènes, tout en condamnant une manifestation menée par des personnalités politiques grecques à Himarë, dans le sud de l’Albanie, à la suite de l’arrestation d’un maire issu de la minorité grecque soupçonné d’avoir acheté des voix.

Deux jours avant les élections locales du 14 mai dernier, le citoyen albanais Fredi Beleri, candidat à la mairie de la municipalité d’Himarë, a été arrêté car il était soupçonné d’avoir acheté des voix. Il a remporté l’élection, mais est resté en prison en attendant son procès, tout comme 48 autres personnes soupçonnées de crimes similaires.

Athènes a rapidement réagi à l’annonce de cette arrestation, déclarant que M. Beleri avait été arrêté en raison de son appartenance à la communauté grecque et que l’affaire était motivée par des considérations politiques.

Lundi (14 août), une manifestation a été organisée à Himarë par l’association de la minorité grecque appelée « Omonoia », en présence des maires d’Athènes et de Thessalonique, Kostas Bakoyannis et Konstantinos Zervas. Un message préenregistré du vice-président de la Commission européenne, Margaritis Schinas, a également été diffusé.

M. Schinas, qui est également grec, a exhorté les Albanais à abandonner ce qu’il a décrit comme une stratégie improductive qui entrave le cheminement du pays vers l’adhésion à l’UE. Il a également qualifié cette situation de « profondément anti-européenne ».

Kostas Bakoyannis a également déclaré que si l’Albanie voulait rejoindre l’UE, elle devait respecter l’État de droit et les principes européens, tandis que son homologue de Thessalonique, M. Zervas, a indiqué qu’il avait envoyé des lettres sur la situation à des maires dans le monde entier, déclarant que l’incarcération de M. Beleri menaçait la démocratie et les droits de la minorité grecque.

Edi Rama a réagi à la protestation dans un long message publié sur Facebook. « À ma connaissance, il n’y a pas d’autre cas où des élus d’un État démocratique organisent une manifestation dans un autre État démocratique contre les autorités. »

Bien que M. Beleri possède la nationalité grecque, a poursuivi M. Rama, il est également citoyen albanais et sera traité comme les 48 autres ressortissants albanais, y compris d’anciens maires du parti socialiste dirigé par M. Rama, qui font l’objet d’accusations similaires.

Selon des preuves divulguées aux médias albanais, des écoutes téléphoniques auraient révélé que M. Beleri avait reçu une liste de noms de personnes qui voteraient pour lui s’il leur donnait 5 000 leks (50 euros).

Fredi Beleri clame son innocence et a fait appel de son arrestation.

Edi Rama a souligné que, conformément à la décision des trois niveaux du pouvoir judiciaire, M. Beleri ne peut quitter la détention tant que la procédure engagée à son encontre n’est pas terminée.

L’Albanie est engagée dans une réforme de la justice soutenue par les États-Unis et l’Union européenne, qui a mis en place un contrôle de la réputation, de la richesse et du professionnalisme de tous les procureurs et juges. Elle a également mis en place des structures spécialisées dans la lutte contre la corruption, un élément crucial des négociations avec l’Union européenne qui ont débuté l’été dernier.

M. Rama a également critiqué M. Schinas, qui a suggéré dans une lettre adressée au commissaire européen à l’Élargissement, Olivér Várhelyi, que l’arrestation de M. Beleri pourrait entraver la progression de l’Albanie sur la voie de l’UE. Cette lettre fait suite à des menaces similaires de la part du Premier ministre grec Kyriákos Mitsotákis et du ministre des Affaires étrangères Níkos Déndias.

« Je ne peux cacher mon profond regret face à l’intervention surréaliste du camp grec en matière de justice albanaise, aux déclarations d’Athènes et aux jérémiades de Bruxelles », a écrit M. Rama, soulignant une fois de plus que le processus concernait d’éventuels crimes électoraux et n’avait rien à voir avec les droits de la minorité grecque.

Quelque 0,9 % de la population albanaise s’identifie comme étant d’origine grecque, bien que cela soit controversé dans certains cercles politiques. Alors que plusieurs communautés du sud du pays parlent grec et que certains panneaux routiers sont rédigés en grec, les nationalistes albanais affirment qu’ils s’identifient simplement comme Grecs pour obtenir des passeports grecs (et de facto de l’UE) et de l’argent d’Athènes, ce que les communautés locales nient avec véhémence.

M. Rama a déclaré que les Grecs pouvaient manifester en Albanie et que les médias grecs pouvaient écrire sur la situation, mais qu’ils devaient être prêts à prendre en compte la version de Tirana.

Il a également énuméré les mesures prises par son gouvernement en faveur de la minorité grecque, notamment l’octroi aux Grecs des mêmes droits qu’aux Albanais, l’autorisation d’élire librement des représentants grecs au sein des autorités locales, le libre déploiement du drapeau grec dans les zones grecques et la légalisation en masse de maisons construites illégalement et appartenant à des familles grecques.

Il a également mentionné les titres de propriété accordés aux églises orthodoxes grecques et aux sites religieux après des décennies de refus.

Malgré la situation actuelle, Edi Rama a indiqué qu’il éprouvait des « sentiments très amicaux » à l’égard de M. Mitsotákis et a souligné les « progrès extraordinaires » accomplis ces dernières années « pour cultiver un esprit véritablement européen entre nous et faire fondre les glaciers de notre passé glacial ».

L’incident survient quelques mois après que M. Mitsotákis ait annulé un voyage à Himarë la veille d’un sommet UE-Balkans occidentaux à Tirana suite à un entretien avec EURACTIV au cours duquel M. Rama a suggéré que la Grèce avait triché dans le cadre de son processus d’adhésion à l’UE.

Les commentaires sont devenus viraux en Grèce et le Premier ministre albanais a abordé la question lors d’une réunion bilatérale au sommet de l’UE et des Balkans occidentaux à Tirana.

Cela s’inscrit également dans le contexte d’un désaccord prolongé sur les frontières maritimes qui devrait être tranché par un tribunal international.

Lors d’un entretien avec EURACTIV en décembre 2022, l’ancien président et Premier ministre albanais Sali Berisha — considéré comme plus proche d’Athènes — a révélé qu’Ankara, un ennemi de longue date d’Athènes, avait fait une « intervention vraiment forte » pour bloquer un accord sur les frontières maritimes entre l’Albanie et la Grèce en 2009.

Dans son message, M. Rama espère que la situation actuelle ne dégénérera pas, « alimentant le feu du nationalisme » et mettant en péril les bonnes relations entre deux nations qui sont « des frères et des sœurs, avec lesquels l’avenir nous unit inextricablement ».

[Édité par Anne-Sophie Gayet]