Législatives : agriculteurs et pêcheurs tiraillés entre les aides européennes et la tentation du RN
Plongés dans une crise à la fois nationale et européenne, les agriculteurs et pêcheurs français sont de plus en plus tentés par le vote RN, bien que conscients du rôle central de l’Europe pour leur secteur.
Frappés par la crise de leur secteur, en France comme en Europe, les agriculteurs et les pêcheurs français sont de plus en plus tentés par le vote Rassemblement national (RN), mais ils restent paradoxalement conscients que l’Europe joue un rôle essentiel pour la survie de leurs activités.
« L’Europe ne fonctionne pas. Selon les pays, nous n’avons pas les mêmes conditions de travail, pas les mêmes normes, pas les mêmes charges. On n’y arrivera pas », explique Jean à Euractiv, un éleveur de volailles venu se faire entendre devant les services départementaux de Vendée, à la Roche-sur-Yon, mercredi (19 juin).
Le but du rassemblement organisé par la FDSEA, branche départementale de la FNSEA : protester contre les retards de paiement de la PAC.
Car cela fait plusieurs mois que les agriculteurs attendent. Alors que le gouvernement avait promis l’ensemble des versements le 15 mars, puis le 15 juin, de nombreux exploitants n’ont toujours pas reçu les aides qui récompensent leurs bonnes pratiques environnementales – en particulier les aides en faveur de l’agriculture biologique et les mesures agroenvironnementales et climatiques (MAEC).
Une dynamique RN chez les agriculteurs…
Pour le président de la FDSEA Vendée, Brice Guyau, la météo exceptionnellement pluvieuse en cette période de semis, et ces retards de paiement – liés à des problèmes de logiciel selon le gouvernement – rendent la période particulièrement difficile pour les agriculteurs.
« Les aides non perçus représentent les deux tiers des revenus de mon exploitation. Dans notre département, certains viennent d’annoncer qu’ils renonçaient aux Mesures agro-environnementales et d’autres vendent leur cheptel », souligne le représentant syndical, par ailleurs éleveur de vaches allaitantes.
Sur la même ligne que le syndicat national, Brice Guyau s’évertue à ne donner « aucune consigne de vote », mais reconnait qu’autour de lui la confiance dans les politiques s’érode sérieusement. D’autant que la loi d’orientation agricole (PLOA) est au point mort depuis l’annonce de la dissolution, et que les sujets agricoles semblent avoir disparu de cette campagne des législatives anticipées.
De quoi alimenter le vote RN ? De fait, la dynamique est déjà lancée. Alors que les agriculteurs votent traditionnellement à droite, mais se tiennent généralement à distance des extrêmes, ils sont aujourd’hui de plus en plus nombreux à rejoindre le parti de Marine Le Pen.
Selon un sondage du Cevipof pour les Européennes, Jordan Bardella recueillait 26,1% des intentions de vote chez les agriculteurs, soit plus que tout autre candidat.
Une dynamique illustrée par l’accueil triomphal qu’avait reçu le président du RN lors du Salon de l’agriculture en février dernier. Conscient du fort capital sympathie dont bénéficient les agriculteurs au sein de la population, Jordan Bardella a d’ailleurs décidé de visiter une ferme du Loiret, le 14 juin, pour la première sortie de sa campagne des législatives.
… et les pêcheurs
En pleine campagne des Européennes, Jordan Bardella n’avait pas non plus manqué de venir soutenir les pêcheurs de Lorient, après l’interdiction du Conseil d’État de la pêche au chalut dans le golfe de Gascogne, pendant un mois, afin de protéger les cétacés.
En Vendée, dans le port de Saint Gilles-Croix de Vie, les pécheurs ont un sentiment proche de celui des agriculteurs rencontrés la veille à quelques dizaines de kilomètres de là. Interdiction de la pêche au chalut, quotas « trop restrictifs » imposés par l’Europe, parc éolien en projet dans les zones de pêche et prix du gasoil : l’accumulation des contraintes exaspère les professionnels.
« On nous interdit de travailler », explique Francis, palangrier de 37 ans, devant son bateau de 11 mètres. Celui-ci déplore la diminution de 40 % des quotas pour le merlu, et de 53% pour le lieu jaune, des mesures imposées par Bruxelles pour reconstituer les stocks. Des poissons qui pourtant « abondent », selon lui. Le pêcheur pratique une pêche côtière, peu polluante et sélective, mais ne se sent pas suffisamment récompensé par les pouvoirs publics.
Avec moins de charges (gasoil, entretien) que les gros bateaux, il admet toutefois s’en sortir « moins mal » que ses collègues qui possèdent des chalutiers. « Les gars ont un genou à terre », confie-t-il.
Si Francis a perdu toute confiance dans la politique – il ne sait pas pour qui il votera aux législatives -, le comité national des pêche (CNPMEM) constate chez les pêcheurs « un rejet de plus en plus bruyant de la politique européenne ».
« De plus en plus de marins sont tentés par le RN, nous le constatons dans nos ports où l’extrême droite fait de très bons scores », concède Dimitri Rogoff, qui dirige le comité régional des pêches de Normandie. Un sentiment partagé par d’autres responsables locaux.
En Bretagne et en Normandie, le rejet de l’UE joue dans la tentation du vote RN. Bruxelles est accusé d’avoir abandonné la pêche européenne depuis le Brexit, et de vouloir sanctuariser les espaces marins avec les aires marines protégées (AMP) ou l’interdiction de la pêche de fond portée par la Commission européenne.
Mais une dépendance à l’UE
Le rejet de l’Europe est cependant loin d’être systématique. La pêche et de l’agriculture sont des secteurs intégrés – il y a deux politiques « communes » – et la dépendance à l’Union se ressent chez les professionnels .
« On ne peut pas vivre sans l’Europe », souligne Maxime, un apprenti qui rentre à peine d’un stage Erasmus dans une exploitation agricole belge. L’exploitation de la famille du jeune homme vend ses veaux (broutards) à l’Italie, un client indispensable à la survie de la ferme.
De nombreux pêcheurs reprochent par ailleurs le soutien passé de Marine Le Pen au Brexit.
« L’Europe permet le partage des ressources. Si on interdit aux pêcheurs bretons d’aller pêcher en Irlande, ils sont mal », ajoute Dimitri Rogoff.
Même si, ramenées au nombre de bénéficiaires, les aides PAC sont équivalentes à celles de la politique commune de la pêche – 9 milliards d’euros par an pour l’agriculture et environ 600 millions pour la pêche – la répartition diverge que l’on soit sur l’eau ou dans les champs.
Les agriculteurs reçoivent par exemple des aides directes à l’hectare, représentant une part considérable des revenus annuels, contrairement aux pêcheurs qui touchent des subventions à des moments clés, comme l’installation ou la modernisation de la flotte.
Les différences de politiques européennes expliqueraient la plus grande défiance des pêcheurs vis-à-vis de l’UE, selon le responsable régional des pêches.
Si le parti d’extrême droite est aussi souvent accusé de ne pas connaitre les dossiers de ces secteurs très complexes, Jean, l’éleveur de volaille, balaye ces critiques. « Cela ne pourrait pas aller plus mal avec le RN », confie-t-il à Euractiv. Il votera pour la première fois pour ce parti le 30 juin prochain.