Les retraites « ressoudent » temporairement une gauche divisée
Depuis les élections de juin, la NUPES, alliance des partis de la gauche parlementaire française, connaît des hauts et des bas. Elle se révèle aujourd’hui unie contre la réforme des retraites. Union de façade ou expression d’une unité fondamentale ?
Depuis les élections de juin, la NUPES, alliance des partis de la gauche parlementaire française, connaît des hauts et des bas. Elle se révèle aujourd’hui unie contre la réforme des retraites. Union de façade ou expression d’une unité fondamentale ?
Lundi (13 février) le député La France insoumise (LFI) Aurélien Saintoul traite le ministre du Travail Olivier Dussopt d’ « assassin » – attaque dénoncée par l’ensemble des partis alliés de LFI. Quelques jours auparavant, le député du même groupe Thomas Portes écrase un ballon à l’effigie du même ministre. En parallèle, LFI est accusée d’obstruction parlementaire pour les 13 000 amendements déposés sur le projet de réforme des retraites. Sur la stratégie politique à adopter, les partis sont divisés.
Mais face à la réforme des retraites, le front de gauche est uni contre le projet gouvernemental. D’autres sujets font consensus : justice sociale, écologie, place des femmes dans la société ou encore une fiscalité plus redistributive.
Certains thèmes, au contraire, divisent et ont été exclus des accords électoraux signés avant les législatives : le rapport à l’Union européenne, les questions relatives à la laïcité, au nucléaire et aux alliances internationales – l’alliance atlantique (OTAN) en tête.
Une NUPES dominée par LFI
Mais la place occupée par LFI et son chef Jean-Luc Mélenchon semble être de plus en plus contestée.
Lors des congrès du Parti socialiste (PS), du Parti communiste français (PCF) et d’Europe Ecologie les Verts (EELV), les débats se sont concentrés sur le fonctionnement de la NUPES, dominée par LFI depuis les élections législatives de juin 2022.
Et les résultats des différents congrès l’ont confirmé.
Chez EELV, les principales candidates étaient favorables à l’alliance avec la gauche. Mais Mélissa Camara, qui plaidait même pour « s’ancrer dans la NUPES » et qui n’excluait pas une liste commune aux élections européennes, a été largement devancée (13,5 %) par la liste de Marine Tondelier (47 %) et celle de Sophie Bussière (18 %), plus réticentes à un rapprochement ultérieur.
À peine élue, Mme Tondelier s’est précipitée pour assurer que son parti allait concourir seul aux élections européennes de 2024. « Nous sommes pour plus d’Europe fédérale », a-t-elle martelé, en ciblant ceux pour qui « ces questions semblent secondaires » – LFI en particulier.
Au PCF, la ligne du sortant Fabien Roussel a, avec plus de 80 % des suffrages, largement dominé le texte alternatif, favorable à la NUPES et moins critique vis-à-vis de LFI. Certains de ses signataires sont même qualifiés d’ « unionistes ». Comprendre : davantage unir les forces de LFI et le PCF.
L’un d’entre eux, un cadre du parti, reconnaît auprès d’EURACTIV que « la crainte d’une hégémonie de LFI est complètement légitime ». Cependant, souligne-t-il, vu l’état de la gauche et du PCF, le rassemblement est nécessaire.
Le rassemblement oui, plaide-t-on dans l’entourage de Fabien Roussel, mais « les militants et certains cadres ont besoin que le parti existe dans les médias et les élections » pour « en finir avec l’effacement du PCF, notamment derrière LFI ».
Ces deux lignes se sont aussi opposées lors du congrès socialiste, à tel point que les rumeurs d’éclatement du parti se sont vite propagées. La raison ? La NUPES et (surtout) l’alliance avec le mouvement de Jean-Luc Mélenchon.
Le congrès s’est soldé par la reconduction d’Olivier Faure à la tête du parti, qui a dû faire une place importante dans la direction à ses concurrents Nicolas Mayer-Rossignol et Hélène Geoffroy. Devenu premier secrétaire délégué du PS, M. Mayer-Rossignol souhaitait que le PS soit « allié, mais non aligné », déplorant régulièrement la place prise par les Insoumis.
En réalité, c’est plus la question du rapport de force qui préoccupe les élus et les militants que le principe de l’union. Les listes les plus opposées à la NUPES chez les écologistes et les socialistes ont été éliminées et ont même enregistré des baisses par rapport aux congrès précédents.
Des sympathisants socialistes et écologistes méfiants envers LFI
Ces phénomènes se constatent aussi auprès des sympathisants. Dans une note publiée fin janvier, le directeur de l’Observatoire de l’opinion de la Fondation Jean-Jaurès Antoine Bristielle remarque qu’une majorité de socialistes « désapprouvent la façon dont LFI se comporte à l’Assemblée nationale » (55 %) et jugent l’opposition de leur allié « trop radicale » (61 %).
Parallèlement, les sympathisants d’EELV et du PS sont largement majoritaires (77 % et 79 %) à considérer que des « compromis » sont possibles avec le gouvernement et à refuser une opposition systématique, note M. Bristielle. Chez LFI, cette idée est moins consensuelle (52 % contre 48 %).
Stratégie à part, un sympathisant socialiste sur deux juge que LFI « attise la violence » (56 %) et que le mouvement de M. Mélenchon est « dangereux pour la démocratie » (51 %). Chez les écologistes, le constat est le même, mais moins sévère, bien que tous les indicateurs soient en progression d’une année sur l’autre.

Extrait de l’étude de la Fondation Jean-Jaurès, Fractures françaises, sur l’image de La France insoumise auprès des sympathisants des différents partis politiques.
Sollicité par EURACTIV, un député de La France insoumise refuse l’idée que son groupe parlementaire en tant que tel soit en cause. Quant au rôle joué par Jean-Luc Mélenchon sur les tensions qui existeraient au sein de la NUPES, le député LFI ne le reconnaît pas, mais y voit une « bonne nouvelle ».
« Cela signifie que les points de blocage sont en dehors de l’Assemblée », sourit-il – M. Mélenchon n’étant plus député depuis juin 2022 –, l’élu assurant que les différents partis de l’intergroupe NUPES communiquent bien.
« La bataille des retraites nous a tous réunis et ressoudés », conclut cet interlocuteur, qui a bon espoir que l’opposition frontale au gouvernement permettra de balayer les différences, et aux partis de se concentrer sur les problèmes des Français.
Mais le répit risque d’être de courte durée. Outre les dissensions internes à LFI – François Ruffin, Clémentine Autain et Raquel Garrido ayant été écartés de la direction du mouvement par les proches de Jean-Luc Mélenchon -, l’arrivée des élections européennes dans un peu plus d’un an risque de diviser à nouveau l’alliance des partis de gauche.