Les Verts s’interrogent sur la « cécité » face à l’antisémitisme à gauche
Alors que la gauche a été la cible d’accusations d’antisémitisme dans les dernières semaines, le parti Europe Ecologie-Les Verts a tenu, lors de ses Journées d’été, un atelier de réflexion sur l'indifférence qui peut exister en politique face à l'antisémitisme.
Alors que la gauche a été la cible d’accusations d’antisémitisme dans les dernières semaines, le parti Europe Ecologie-Les Verts a tenu, lors de ses Journées d’été, un atelier de réflexion sur l’indifférence qui peut exister en politique face à l’antisémitisme.
Dès le milieu du mois de juillet, la droite et le centre ont accusé une partie de la gauche d’entretenir un discours antisémite, notamment suite au dépôt d’une proposition de résolution « condamnant l’institutionnalisation par Israël d’un régime d’apartheid à l’encontre du peuple palestinien ».
Accusations d’antisémitisme
Entre autres, le député Renaissance de Paris Benjamin Haddad a dénoncé la « connivence de La France insoumise » (LFI) à l’égard de l’antisémitisme, par exemple lorsque la proposition de résolution « qualifie les Israéliens de ‘groupe racial’ ».
En réalité, plus d’une trentaine de députés figurent parmi les signataires du texte, et ne proviennent pas seulement des bancs de La France insoumise (LFI), mais aussi des groupes Gauche démocrate et républicaine (GDR, communistes et députés ultra-marins) et Europe Ecologie-Les Verts (EELV).
Adrien Quatennens et Mathilde Panot, deux des principaux cadres du mouvement de Jean-Luc Mélenchon, ainsi que deux élues socialistes, avaient également apposé leur nom sur la proposition, avant de le retirer une fois la polémique déclenchée.
Le texte a choqué jusque dans les rangs de la gauche : le député Jérôme Guedj (Parti socialiste) s’était ému d’une démarche contre-productive pour la paix et qui « transpire la détestation d’Israël ».
Selon Philippe Marlière, professeur de sciences politiques à l’University College London (UCL) et spécialiste de la gauche, sollicité par EURACTIV, cette proposition est « une manière totalement ambiguë et inacceptable de durcir le trait en dressant un signe d’égalité entre l’apartheid » et la politique menée par Israël.
Avant cela, pendant la campagne électorale pour les législatives de juin dernier, nombre de personnalités avaient déjà attaqué les candidates LFI Danièle Obono et Danielle Simonnet lorsqu’elle avaient invité Jeremy Corbyn à une réunion publique.
L’ancien chef des travaillistes britanniques avait essuyé des accusations d’antisémitisme et d’inaction face au phénomène au sein du parti, avant d’en être évincé, puis réintégré.
Une réintégration rappelée par Sandrine Rousseau, députée EELV et leader de l’aile de gauche des Verts, contactée par EURACTIV. Mais si le parti a bien réintégré Jeremy Corbyn, il ne l’autorise plus à siéger au Parlement sous son étiquette.
Quant aux accusations venant de la droite et du centre, Mme Rousseau considère qu’ « il n’y a pas de problème d’antisémitisme à gauche » et s’inquiète qu’en s’interrogeant sur cela, l’on « détourne le regard du danger véritable », à savoir l’extrême droite.
Une « indifférence » à l’antisémitisme
Si effectivement, comme Philippe Marlière le note, l’antisémitisme en tant que tel appartient traditionnellement aux « milieux conservateurs et d’extrême droite, voire fascistes », à gauche il y a davantage « une sorte d’aveuglement et de manque d’éducation » sur le sujet.
Cela s’explique, selon M. Marlière, par le fait que « dans l’esprit de beaucoup à gauche, les juifs ne sont plus des victimes et sont plutôt du côté de ceux qui commettent des injustices » – en Palestine par exemple.
Aussi, dans certains milieux de gauche – pas uniquement radicale –, « l’antisémitisme se bâtit d’abord sur un anticapitalisme confus et vulgaire, où la figure du juif continue de remplir le rôle du capitaliste cosmopolite, qui tire les ficelles de la finance et des gouvernements en place », détaille-t-il.
Fresque antisémite à Avignon: Jacques Attali porte plaintehttps://t.co/VhnAc5c57W pic.twitter.com/qHxHQ8K31C
— BFMTV (@BFMTV) June 30, 2022
Mais il peut également se manifester dans la critique du sionisme, « qui apparaît comme un exutoire pour pouvoir diaboliser Israël comme État et les Israéliens en tant que peuple », selon M. Marlière. Bien que la contestation du gouvernement israélien ou encore de l’occupation des territoires palestiniens par les colons israéliens ne relèvent pas ontologiquement de l’antisémitisme.
C’est donc plutôt « la reprise de représentations très ambiguës [qui fait] qu’il y a de l’antisémitisme dans les attaques contre le sionisme », en ce qu’elle tend vers la mise en cause de la légitimité de l’existence de l’État d’Israël.
Chez les Verts, un atelier sur la « cécité » face à l’antisémitisme
Philippe Marlière a ainsi salué l’effort de pédagogie entrepris par EELV, qui, lors de ses Journées d’été le week-end dernier, a organisé une table ronde sur ces sujets.
Le parti écologiste proposait aux participants « d’interroger une certaine cécité, au sein des forces de gauche et de l’écologie politique, susceptible de laisser passer l’antisémitisme ».
Le rabbin Emile Ackermann, invité par EELV dans le cadre de cet atelier et contacté par EURACTIV, a décrit un événement « sans tabou », dans un contexte de « déficit de formation des militants et des cadres des partis » aux questions relevant de l’antisémitisme.
Le séminaire a été l’occasion d’évoquer « les imaginaires antisémites qui sont parfois mobilisés, sans forcément être conscientisés », dont par exemple la figure du financier, résume M. Ackermann.
« Sans pointer du doigt l’ensemble des élus de la NUPES, il y a une tolérance de la part de certains lorsqu’un imaginaire antisémite est convoqué », détaille-t-il, et « notamment au sein de La France insoumise ».
M. Ackermann cite à son tour l’invitation de Jeremy Corbyn par des cadres de La France insoumise : selon lui, M. Corbyn a été « au mieux ambigu sur l’antisémitisme : lorsqu’on célèbre ces personnes et qu’on demande leur soutien, c’est tendancieux », conclut-il.
Néanmoins, Emile Ackermann s’est félicité que la députée EELV Sandra Regol, animatrice de la table ronde, ait reconnu « une certaine cécité [sur l’antisémitisme], le manque de formation, mais aussi le flou entretenu sur la question Israël-Palestine ».
Il se réjouit donc qu’une « initiative rare, qui vient de l’intérieur du parti et validée par les instances de direction d’EELV » ait été organisée.
Outre la convocation d’un imaginaire antisémite, si personne ne tient des propos effectivement antisémites à gauche selon Philippe Marlière, le problème réside surtout « dans l’indifférence et l’ignorance qui ne permettent pas d’identifier et de décoder les actes et les micro-agressions antisémites », souvent minorées une fois détectées.