Les voisins de l’Allemagne craignent des interruptions de l’approvisionnement en gaz
L’Allemagne, premier consommateur de gaz russe, est également l’un des plus gros réexportateurs du combustible fossile fourni par Moscou, et ses voisins dépendent du maintien de ces exportations, mais Berlin est-elle prête à assumer cette responsabilité ?
L’Europe se prépare à un hiver difficile durant lequel la solidarité entre les pays sera de nouveau mise à l’épreuve. L’Allemagne est-elle en mesure d’assumer ses exportations intra-européennes ?
L’Allemagne, premier consommateur de gaz russe, est également l’un des plus gros réexportateurs du combustible fossile russe. En mai dernier, Berlin a exporté 6 milliards de mètres cubes (mmc) de gaz vers ses voisins qui dépendent de ces exportations. Qu’en sera-t-il cet hiver ?
« La situation sur le marché du gaz est tendue et nous ne pouvons malheureusement pas exclure une détérioration de la situation. Nous devons nous préparer à ce que les choses arrivent au point critique », a déclaré le ministre allemand de l’Économie et de l’Action climatique, Robert Habeck, mardi (5 juillet).
« Il s’agit de faire tout ce qui est possible pour maintenir les approvisionnements de base au cours de l’hiver prochain et pour faire fonctionner les marchés de l’énergie aussi longtemps que possible, malgré les prix élevés et les risques croissants » que cela implique, a-t-il ajouté.
Pénurie de gaz si le rythme d’exportation se maintient
Certains voisins de l’Allemagne surveillent de près l’évolution de la situation. Des pays enclavés comme la Suisse, l’Autriche et la République tchèque dépendent de Berlin pour une grande partie de leurs approvisionnements en gaz.
Le gouvernement allemand a été clair sur la question : si les exportations de gaz allemand suivent le même rythme que les années précédentes, le pays connaîtra une pénurie de gaz.
« Le facteur décisif est la réduction de la consommation intérieure afin de garantir la sécurité d’approvisionnement du pays et l’approvisionnement nécessaire des pays voisins », peut-on lire dans un document de l’agence fédérale allemande des réseaux.
Les pays voisins recevaient environ 0,2 milliard de m3 de gaz provenant de Russie et transitant par l’Allemagne dans le cadre de contrats conclus avec Gazprom Germania. Aujourd’hui, les exportations représentent environ 60 % de ce chiffre, soit 0,12 milliard de m3 par jour.
Chute de 60 à 80 % des exportations vers la Tchéquie
Les données du réseau européen des gestionnaires de réseau de transport pour le gaz (REGRT pour le gaz) montrent que le volume de gaz transporté de l’Allemagne vers la République tchèque par Gascade, une filiale de Gazprom, a chuté de 60 à 80 % depuis le 16 juin, lorsque les flux dans le gazoduc de la Baltique ont diminué.
Comme les flux de gaz transitant par le Nord Stream 1 pourraient s’arrêter entièrement, Prague se montre de plus en plus inquiète. Le vice-premier ministre tchèque, Marian Jurečka, qui est actuellement en train de négocier des accords d’importation de gaz avec d’autres pays, a déclaré qu’il n’était « pas optimiste ».
Des craintes similaires sont exprimées en Suisse. Environ 75 % du gaz suisse transite par l’Allemagne, et le pays ne dispose d’aucune réserve de gaz. En mai, le gouvernement a demandé à l’industrie gazière de constituer des réserves de gaz supplémentaires dans les pays voisins et de s’assurer des options d’achat supplémentaires sur le gaz autre que celui provenant de Russie.
« Pour l’instant, l’approvisionnement en gaz est assuré. Cependant, la situation est tendue et est a empiré ces dernières semaines », a déclaré la ministre suisse chargée de l’Énergie Simonetta Sommaruga en juin.
« C’est pourquoi personne ne peut garantir qu’il y aura toujours assez de gaz pour tout le monde », a-t-elle confié au SonntagsZeitung dimanche.
L’Autriche prévoit de se tourner vers des solutions alternatives
L’Autriche, tout aussi préoccupée, a ordonné mardi aux grands consommateurs de gaz de se tourner vers des solutions alternatives, principalement le pétrole.
« Nous sommes confrontés à une situation incertaine pour le moment. Je ne peux pas vous assurer que le stockage va continuer à ce niveau, ni prévoir comment Vladimir Poutine va se comporter », a déclaré la ministre autrichienne de l’Énergie Leonore Gewessler.
Elle a demandé aux citoyens autrichiens de se préparer « dès maintenant pour la saison de chauffage ».
Solidarité
Pour les voisins de l’Allemagne, la solidarité est essentielle. En cas de pénurie de gaz, les règles et les traités de solidarité de l’UE pourraient être le seul moyen pour ses voisins de passer un hiver serein.
M. Jurečka a souligné à plusieurs reprises que la solidarité européenne devait prévaloir en cas de coupure soudaine des approvisionnements en gaz russe.
« Au niveau européen, il est important de rétablir le principe de solidarité afin que, lorsqu’une telle situation se présente, les États membres doivent partager le gaz afin de le réserver aux ménages et aux infrastructures critiques », a-t-il déclaré.
L’Autriche a adopté une approche similaire. Mme Gewessler a appelé à une coordination des plans d’urgence nationaux à l’échelle de l’UE et à des solutions « solidaires ».
Situation délicate pour la Suisse non-membre de l’UE ?
La situation pourrait être plus délicate pour la Suisse, qui n’est pas un État membre de l’UE. La Suisse et l’Allemagne négocient actuellement un « traité de solidarité » pour s’entraider en cas de crise énergétique, mais rien ne garantit que cela aboutisse.
« L’évolution de la situation en Allemagne aura des répercussions immédiates sur notre pays. Nous n’avons pas de réserves de gaz en propre ; nous dépendons entièrement des livraisons des autres pays », a déclaré le ministre suisse de l’Économie, Guy Parmelin.
Pourtant, la solidarité est à double sens. L’Allemagne pourrait pour sa part devoir compter sur son voisin, la Pologne, qui recevra bientôt plus de gaz qu’elle ne pourra en utiliser dans l’immédiat.
Le Premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, a déjà annoncé à la République tchèque que son gouvernement l’aiderait à mettre au point des mécanismes appropriés pour l’aider à accomplir le difficile parcours d’indépendance vis-à-vis du gaz russe.
En octobre 2022, le Baltic Pipe, qui a été longtemps attendu, entrera en service. À l’avenir, la Pologne et le Danemark pourraient recevoir jusqu’à 10 milliards de m3 de gaz par an via ce tuyau. Ces flux gaziers pourraient également intéresser le gouvernement allemand.
La réunion d’urgence des ministres de l’UE du 26 juillet pour préparer l’hiver sera déterminante. Il faudra se méfier de l’Autriche, qui stocke du gaz pour un grand nombre de ses voisins grâce à sa capacité de stockage relativement importante, puisque cette dernière souhaite apparemment conserver ce gaz en cas d’urgence.
[Janos Allenbach-Amman, Aneta Zachova et Bartosz Sieniawski ont contribué à la rédaction de cet article.]