L’UE sous-estime le risque de corruption dans le secteur énergétique azéri

L’Union européenne prétend pouvoir « s'émanciper » du gaz russe grâce à l’augmentation des importations en provenance d’Azerbaïdjan. Pourtant, il existe un risque de dépendance accrue envers un pays engagé dans un conflit avec l'Arménie et où la corruption est systémique.

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La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen (à gauche), le président bulgare Rumen Radev (à droite) et le président de l'Azerbaïdjan Ilham Aliyev (au centre) lors de la cérémonie organisée à l'occasion de la mise en service officielle de la connexion gazière Grèce-Bulgarie à Sofia, en Bulgarie, le 1er octobre 2022. [EPA-EFE/VASSIL DONEV]

L’Union européenne prétend pouvoir « s’émanciper » du gaz russe grâce à l’augmentation des importations en provenance d’Azerbaïdjan. Pourtant, il existe un risque de dépendance accrue envers un pays engagé dans un conflit avec l’Arménie et où la corruption est systémique.

Lors de l’inauguration de l’interconnexion gazière Grèce-Bulgarie samedi (1er octobre), la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a déclaré que ce gazoduc, qui permettra d’augmenter les volumes de gaz azerbaïdjanais livrés à Sofia et à la région, change la donne et libère un peu plus l’UE de sa dépendance vis-à-vis du gaz russe.

Vendredi (30 septembre), après une proposition de la Bulgarie, de la Roumanie, de la Hongrie et de la Slovaquie d’acheminer davantage de gaz azerbaïdjanais vers l’UE avec des fonds européens, le président de l’Azerbaïdjan — élu « personne qui a fait progresser plus que quiconque l’activité criminelle organisée et la corruption dans le monde » en 2012 par l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) — s’est réjoui.

« Je suis certain que cela permettrait non seulement au gaz azéri d’arriver en Bulgarie mais aussi en Europe dans des volumes plus importants et soutiendra la sécurité énergétique du continent européen dans son ensemble. »

Un accord flou, une présence azerbaïdjanaise accrue

L’Azerbaïdjan fait actuellement transiter 16 milliards de mètres cubes de gaz par an par le gazoduc transanatolien (TANAP). Destination : la Turquie, la Grèce, la Bulgarie et l’Italie. Il est prévu que la production augmente à 20 milliards de mètres cubes par an, tandis que la Hongrie, la Roumanie et la Slovaquie souhaitent adapter leurs réseaux afin d’acheminer le gaz azéri, l’UE se chargeant de régler la facture. Avec une conséquence inévitable : l’accroissement du pouvoir politique de Bajou en Europe.

Markéta Gregorová, eurodéputée et membre du Parti pirate tchèque (Pirátská strana), est dubitative quant au protocole d’accord signé entre l’UE et l’Azerbaïdjan pour augmenter les importations de gaz. Selon elle, l’Union devrait tirer les leçons de son expérience avec la Russie et ne pas accroître sa dépendance avec des dictatures, d’autant plus que l’accord prévoit une coopération à long terme, sans limites dans le temps et sans aucun mécanisme de contrôle, ce qu’elle qualifie de « précédent dangereux ».

Mme Gregorová estime à ce sujet que la présence de responsables politiques et d’ambassadeurs azerbaïdjanais à Bruxelles et à Strasbourg s’est « certainement intensifiée au cours des dernières semaines ».

Elle a affirmé que, lors d’une réunion avec eux, plutôt que de discuter de la récente escalade dans le conflit avec l’Arménie, « à mon grand étonnement, ils voulaient commencer à parler du gaz et du renforcement de la coopération ».

La Commission européenne n’a pas répondu, au moment de la publication de cet article, à la demande de commentaires d’EURACTIV République tchèque concernant le manque de mécanismes de contrôle dans l’accord signé avec l’Azebaïdjan.

Interrogé cet été au sujet d’un mécanisme qui garantirait que l’argent de l’UE ne sera pas utilisé pour soutenir les velléités guerrières de l’Azerbaïdjan, un fonctionnaire européen a répondu que « l’UE n’exerce pas de contrôle sur les dépenses des revenus commerciaux d’un pays tiers provenant d’opérations commerciales légitimes de pétrole et de gaz avec les États membres ».

Fidanka McGrath, responsable du domaine stratégique chez Bankwatch, a confié à EURACTIV : « Il faut s’interroger sur la sagesse de la Commission européenne et des gouvernements de l’UE lorsqu’ils substituent leur dépendance au régime oppressif et belliqueux de Vladimir Poutine par une dépendance croissante à l’Azerbaïdjan autoritaire et belliqueux. »

L’organisation a également noté que le gaz azéri n’est pas une véritable alternative au gaz russe en raison des liens avec Lukoil, qui extrait du gaz dans le pays et a des intérêts divers dans son secteur gazier.

Une histoire de corruption

Si les problèmes de droits de l’homme sont légion en Azerbaïdjan, peu a été dit sur les risques importants de corruption, en Azebaïdjan comme dans certains pays membres.

En 2017, la Commission européenne a approuvé un accord entre Malte et l’Azerbaïdjan qui a fait perdre aux contribuables maltais des dizaines de millions d’euros chaque année, selon les estimations fournies dans un document ayant fait l’objet d’une fuite qui avait été remis à la journaliste d’investigation Daphne Caruana Galizia. Cette dernière avait ensuite été assassinée avant d’avoir pu le rendre public.

L’accord de plus d’un milliard d’euros prévoit que Malte importe du gaz de la société publique azerbaïdjanaise SOCAR pour les dix prochaines années et à un coût deux fois supérieur au taux du marché. SOCAR achèterait du gaz à Shell pour 113 millions de dollars avant de le vendre au consortium Electrogas (comprenant également SOCAR) pour 153 millions de dollars, tout en réalisant un bénéfice de 40 millions de dollars. Le consortium Electrogas le vendrait ensuite à Enemalta, qui approvisionne les ménages et les entreprises du petit État membre de l’UE.

Le consortium Electrogas comprend une société appartenant à Yorgen Fenech, qui est actuellement en procès pour avoir commandité l’assassinat de Mme Caruana Galizia en 2017. En outre, la police maltaise et le fils de la journaliste, Matthew, pensent que le motif de son assassinat est lié à son enquête sur la centrale électrique et l’accord.

L’accord a été conclu en 2014, alors que SOCAR n’avait aucune expérience dans la production ou le commerce de gaz naturel liquéfié (GNL), et a ensuite été dénoncé par l’Office national d’audit de Malte pour des irrégularités, des risques importants et un manque de contrôles en matière de fraude, de pots-de-vin et de corruption.

Le marché du gaz azéri a également été condamné par une évaluation du Conseil de l’Europe (CoE) rédigée par le rapporteur spécial Pieter Omtzigt, qui s’est penché sur le meurtre de la journaliste. Son rapport souligne que « les faits ont donné lieu à de vastes soupçons de corruption et de blanchiment d’argent » et que des fonctionnaires du gouvernement ont joué un rôle déterminant dans l’organisation de la participation illégale de certaines parties à l’opération.

À la nouvelle de l’accord entre l’UE et l’Azerbaïdjan, la Fondation Daphne Caruana Galizia a confié à The Shift News : « La décision de l’UE de sanctionner la Russie puis de signer un accord avec un autre État dirigé par un kleptocrate est discutable, car elle remplace en partie la dépendance énergétique envers un État kleptocrate par une dépendance à long terme envers un autre ».

La présidente du Parlement européen, la Maltaise Roberta Metsola, avait également déclaré précédemment au média Lovin Malta que l’UE devrait éviter les régimes autocratiques lorsqu’elle cherche des partenaires gaziers.

Des hommes politiques européens corrompus par les Azéris

Mais il convient également d’examiner l’histoire de la corruption azérie dans les contrats gaziers conclus avec l’UE à travers le contexte de l’enquête de la « Lessiveuse » azerbaïdjanaise de 2017. L’OCCRP, en collaboration avec de nombreux médias européens, a révélé qu’entre 2012 et 2014, le gouvernement du pays avait détourné près de 3 milliards de dollars pour blanchir sa réputation et acheter des soutiens en Europe.

Des politiques allemands, slovènes, bulgares, belges, italiens, danois, estoniens, hongrois, britanniques, des membres de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe et même, semble-t-il, de l’UNESCO, ont été corrompus. Des stars du sport, des journalistes, des musiciens et des magnats des médias étaient également impliqués dans cette affaire.

En 2017, l’ONG Bankwatch a condamné l’UE pour ses liens commerciaux toujours plus étroits avec Bakou dans le cadre de ce scandale. Ils ont notamment pointé du doigt le Corridor gazier sud-européen, un projet commun de gazoducs pour acheminer du gaz naturel depuis la mer Caspienne vers l’Europe et pour lequel l’UE a prêté une somme record. SOCAR était un actionnaire clé du projet.

Le Corridor gazier sud-européen, qui comprend le gisement de gaz azerbaïdjanais de Shah Deniz 2 dans la mer Caspienne, transporte le gaz vers l’Europe d’abord par le gazoduc du Caucase du Sud, puis par le TANAP, et vers la Grèce par le gazoduc trans-adriatique (TAP). Le réseau de gazoducs est devenu pleinement opérationnel le 31 décembre 2020.

Le projet est considéré comme un élément clé pour réduire les approvisionnements russes dans la région, qui seront remplacés par du gaz azéri et du gaz naturel liquéfié (GNL) via des terminaux en Turquie et en Grèce.

Depuis le 1er octobre, la Bulgarie et la Grèce ont lancé l’exploitation d’une nouvelle connexion gazière entre les deux pays, d’une capacité de 3 milliards de mètres cubes, dont un tiers du gaz provient d’Azerbaïdjan. Par le biais de connecteurs dans la région, la Roumanie et la Grèce envisagent également d’augmenter leurs importations. L’Albanie et la Macédoine du Nord sont elles aussi intéressées, ce qui signifie qu’elles pourraient bientôt devenir des clients de Bakou.

Si de nombreux pays fournisseurs de gaz ont des antécédents préoccupants en matière de droits de l’homme, peu d’entre eux ont un casier judiciaire aussi long que l’Azerbaïdjan, comprenant notamment les cas récents de milliards de dollars de pots-de-vin et de lobbying illégal versés à des hommes politiques de l’UE, ainsi qu’un scandale de corruption dans un État membre lié au meurtre d’un journaliste.

Si la nécessité de garder l’Europe au chaud cet hiver est importante, le coût de cette opération par rapport aux risques de corruption et aux valeurs fondamentales de l’Union européenne est de plus en plus élevé, préviennent les organismes de surveillance.