Mettre des chiffres sur la frénésie mondiale de l’IA : une mission impossible ?
L’Union européenne et les gouvernements nationaux misent gros sur l’intelligence artificielle pour redynamiser la compétitivité du continent. Mais malgré les milliards annoncés, personne ne sait vraiment où l’Europe se situe dans la course mondiale à la puissance de calcul.
La Commission européenne a promis plusieurs milliards d’euros pour financer des gigafactories d’IA — de vastes centres de données équipés de puces dédiées à l’entraînement de grands modèles. Parallèlement, des usines d’IA de plus petite taille, adossées au réseau de supercalculateurs déjà existant dans l’UE, commencent à voir le jour un peu partout sur le continent.
Le secteur privé n’est pas en reste. Le 4 novembre, plusieurs entreprises allemandes ont par exemple annoncé vouloir investir un milliard d’euros dans l’achat de puces Nvidia pour équiper un futur centre de données à Munich, destiné à mettre l’IA au service de l’industrie.
Malgré ces annonces spectaculaires, difficile de mesurer la véritable place qu’occupe l’Europe dans la course à la puissance de calcul.
Ce flou s’explique en grande partie par le fait que cette vague d’investissements est majoritairement le fait d’entreprises privées, qui n’ont pas besoin de divulguer la puissance de leur infrastructure d’IA. Cela n’empêche pas les PDG de ces entreprises de faire miroiter des projets de centres de données d’IA gigantesques, bien sûr, mais reste à savoir si ces centres de calcul se matérialiseront réellement.
Cartographier la puissance de calcul
Cette opacité a fait émerger un nouveau marché : celui de la cartographie de la puissance de calcul mondiale.
La société américaine Semianalysis compile aujourd’hui une base de données recensant plus de 5 000 projets d’IA dans le monde, tandis que le think tank Epoch AI a publié cette semaine un jeu de données similaire, pour l’instant centré sur les États-Unis.
Pour établir leurs estimations, les chercheurs ont recours à une méthode étonnante : l’imagerie satellitaire.
« La résolution est suffisamment élevée pour que nous puissions voir l’infrastructure de refroidissement à l’extérieur des bâtiments », explique Ben Cottier, chercheur chez Epoch. En mesurant le diamètre des ventilateurs et leur nombre, il peut estimer la consommation énergétique d’un centre de données, puisque plus la chaleur à dissiper est importante, plus la puissance l’est aussi.
Son homologue chez Semianalysis, Jérémie Eliahou Ontiveros, ajoute que l’analyse des infrastructures électriques — comme les sous-stations, transformateurs ou générateurs — offre un autre indicateur de la puissance réelle des installations.
L’Amérique fonce, l’Europe patine
Aux États-Unis, plusieurs méga-centres de données dépassant le gigawatt de capacité devraient être opérationnels en 2026. Selon Epoch, ces installations consommeront autant d’électricité que des pays entiers, comme le Rwanda ou la Barbade.
En comparaison, les quatre ou cinq gigafactories européennes restent à l’état de projet, la sélection des sites n’étant même pas encore achevée (une étape qui devrait intervenir avant la fin de l’année). Et même si elles voient le jour, elles ne pèseraient qu’un dixième de la puissance des futurs géants américains.
Dans la base de données d’Epoch, les projets européens figurent tout juste hors du top 30 mondial.
Un résultat honorable, mais qui souligne combien l’écart de puissance se creuse entre les États-Unis et l’Europe — une Europe encore en phase de planification quand d’autres bâtissent déjà leurs citadelles de silicium.