Parler d’immigration pour contrer le RN : le pari de la majorité aux Européennes

La liste de la majorité présidentielle Besoin d’Europe dit assumer son vote en faveur d’un nouveau Pacte européen sur la migration et l’asile, mettant en exergue sa « responsabilité » face aux questions migratoires, dans l’espoir de mieux contrer l’essor de l’extrême droite.

Euractiv France
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La tête de liste de la majorité présidentielle Valérie Hayer [Parlement européen]

La liste de la majorité présidentielle Besoin d’Europe dit assumer son vote en faveur d’un nouveau Pacte européen sur la migration et l’asile, mettant en exergue sa « responsabilité » sur les questions migratoires, dans l’espoir de mieux contrer l’essor de l’extrême droite.

Le pacte, dont le vote en plénière est prévu au Parlement européen mercredi (10 avril), vise à revoir en profondeur le cadre de gouvernance de la politique migratoire européenne, simplifier les procédures d’asile et renforcer le contrôle des frontières européennes.

En l’état, le vote marque l’aboutissement de presque dix ans de négociations, après la crise de 2015, à la suite de la guerre en Syrie.

En 2023, 1,1 million de demandes d’asiles ont été répertoriées dans l’UE ; 380 000 personnes ont franchi les frontières européennes de manière irrégulière, soit le plus haut niveau depuis 2016.

Constitué de neuf textes de loi distincts, le pacte introduit notamment un nouveau mécanisme de « filtrage » des migrants aux frontières extérieures de l’UE, dans un souci d’accélérer le traitement des demandes d’asile.

L’accord prévoit également un système de « solidarité » obligatoire par le biais duquel les États membres confrontés à des « pressions migratoires » (notamment les pays au sud et à l’est du continent) peuvent actionner un mécanisme de relocalisation des migrants vers d’autres pays de l’UE. Si cette relocalisation ne se concrétise pas, ou que des pays membres de l’Union rechignent à accueillir des réfugiés, ils seront alors contraints de fournir une aide financière aux pays frontaliers, à hauteur de €20 000 par réfugié.

Au nom de la « responsabilité »

Le pacte établit un équilibre entre « cet humanisme traduit par la solidarité et par l’explication et le soutien des droits des personnes [et] un réalisme, une fermeté qui est indispensable pour se faire respecter et nous sécuriser », affirme Fabienne Keller, députée européenne Renew et rapporteure d’un des textes sur la procédure européenne d’asile.

De fait, le groupe libéral s’est engagé à adopter le pacte dans sa globalité — et ce, sauf surprise, de manière unanime.

Mais un vote positif à un objectif double : clore un des plus gros projets législatifs de cette mandature européenne, et envoyer un message fort au niveau national, à deux mois des élections européennes, que la majorité présidentielle prend au sérieux la question migratoire.

L’immigration s’est imposée comme sujet majeur de la campagne des Européennes en France et se trouve au cœur du programme du Rassemblement national — qui refuse catégoriquement de voter pour le pacte européen, le jugeant trop laxiste et « en faveur » de l’immigration, selon sa tête de liste Jordan Bardella.

Attaquer l’extrême droite sur « son » terrain, au nom de la « responsabilité », serait donc une manière de s’imposer sur la scène politique en s’emparant de sujets régaliens, estime Pieyre-Alexandre Anglade, député Renaissance et directeur de campagne de la tête de liste Besoin d’Europe, Valérie Hayer.

« Nous allons avancer sur cette thématique parce que c’est un sujet d’intérêt pour beaucoup de nos citoyens », affirme-t-il — avec l’espoir en filigrane de redorer le blason de Mme Hayer et ses troupes, à la peine dans les sondages.

En effet, la liste de la majorité présidentielle semble perdre du terrain, récoltant 16,5 % des intentions de vote selon un sondage Elabe pour La Tribune DimancheBFMTV publié dimanche (7 avril) — contre 19 % en janvier.

Dans le même temps, le RN caracole en tête avec 30 %, et la liste Parti socialiste–Place publique menée par Raphaël Glucksmann ne cesse de monter, frôlant les 13 %, notamment en happant d’anciens électeurs déçus d’Emmanuel Macron.

La délégation française au sein de Renew estime donc que voter le pacte est une marque de sérieux, face au RN qui « vi[t] du business de l’immigration [et se] fait le jeu des passeurs », martèle M. Anglade.

Et d’ajouter : « Celles et ceux qui aujourd’hui s’opposent à ce texte européen, sous couvert d’arguments un peu fallacieux […], je considère qu’ils affaiblissent le projet européen ».

Droite et gauche vent debout

Une pique qui vise le RN et M. Bardella, mais aussi M. Glucksmann, qui a annoncé qu’il voterait contre la majorité des textes. La délégation des socialistes français au sein du groupe des Socialistes et Démocrates (S&D) au Parlement européen devrait suivre les consignes de vote de leur tête de liste.

« En réalité, ces textes sont très mauvais », souligne Sylvie Guillaume, députée européenne socialiste et fer de lance sur ces sujets au sein de sa délégation, à Euractiv.

Elle déplore que le pacte « ne réponde en rien aux questions posées », tant et si bien qu’un vote négatif est « conforme à [s]es convictions ». M. Glucksmann a quant à lui déploré que les textes n’abordent ni la protection des migrants en mer Méditerranée — 2 500 sont morts en 2023 — ni la création de voies de migrations légales.

En conséquence, les socialistes français iront à l’encontre de la ligne politique de leur groupe parlementaire S&D, en faveur du pacte. « Le groupe S&D fait un autre choix [que le choix français], bien que le Pacte porte des risques pour les droits fondamentaux », déplore un élu socialiste, particulièrement remonté.

Idem chez Les Républicains (LR), qui ne suivront pas les consignes de vote de leur groupe parlementaire, le Parti populaire européen (PPE), et devraient rejeter une partie des textes de loi.

« Il y avait beaucoup d’intentions qui au départ étaient bonnes [avec le pacte] mais qui ont été pliées par le fait que la gauche revendique des mesures de contournement », lançait la tête de liste LR François-Xavier Bellamy lors d’un débat sur Public Sénat le mois dernier.

Ainsi le texte ne va-t-il assez loin à ses yeux : M. Bellamy souhaite opérer une modification de la Constitution pour « sortir de la jurisprudence européenne » et organiser un référendum sur l’immigration, tenant un discours qui ressemble peu ou prou à celui du RN.

En somme, seul Renew votera pour le pacte — La France insoumise ayant aussi fait part de ses désaccords fondamentaux avec le texte — et ses députés au Parlement européen comptent bien le mettre à leur bilan.

« Quand il s’agit de prendre ses responsabilités, les uns et les autres vont faire de la politique politicienne », fustige Pieyre-Alexandre Anglade, au risque de porter préjudice à « l’Europe souveraine » qu’il appelle de ses vœux.

Reste à voir si une telle mobilisation sur la question de l’immigration fera mouche dans les urnes.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]