Pour contrer la puissance chinoise, l’UE s’inspire de l’expérience japonaise
Les restrictions à l’exportation de terres rares imposées par la Chine ont suscité un regain d’engagement diplomatique entre Bruxelles et Tokyo.
Des hordes de touristes européens affluent chaque année au Japon pour prendre des selfies devant le mont Fuji, déguster un vrai matcha ou encore de bons sushis. La Commission européenne s’y est également rendue, mais avec un programme très différent.
Avec onze voyages officiels cette année, les commissaires européens ont visité la deuxième économie d’Asie bien plus que n’importe quel autre pays non membre de l’UE, un fait qui est largement passé inaperçu. Mais que venaient-ils y faire ?
D’après les conversations qu’Euractiv a eues avec un certain nombre de fonctionnaires, il semblerait que Bruxelles cherche à apprendre de Tokyo comment réduire les risques liés à la Chine et comment contrer la mainmise de Pékin sur l’approvisionnement mondial en terres rares, stratégiquement cruciales, qui s’est encore resserrée en octobre dernier.
Les contacts ont commencé en avril, après que Bruxelles et Tokyo ont été pris dans le feu croisé d’une guerre commerciale mondiale que le président américain Donald Trump a déclenchée avec ses droits de douane réciproques.
Deux jours plus tard, la Chine a pris des mesures de rétorsion en imposant des contrôles draconiens sur les exportations de terres rares. Pékin domine l’offre mondiale de ces métaux, utilisés pour la production des smartphones aux ordinateurs en passant par les radars et les avions de chasse.
Alors que l’Union européenne parlait depuis longtemps d’une « réduction des risques » face à la Chine, les nouvelles restrictions ont semé la panique parmi les décideurs politiques à Bruxelles et contraint de nombreuses industries européennes en difficulté à retarder, voire à interrompre, leur production.
Bruxelles s’est toutefois rapidement rendu compte qu’un allié clé, le Japon, avait déjà fait l’expérience d’un blocus chinois similaire.
En 2010, un navire de pêche chinois est entré en collision avec les garde-côtes japonais dans les eaux japonaises au large des îles Senkaku, près de Taïwan, que la Chine appelle les îles Diaoyu. L’incident a déclenché une crise diplomatique qui a abouti à l’interdiction par la Chine d’exporter tous les minerais de terres rares vers son voisin d’Asie de l’Est.

Cette décision, qui a alarmé les dirigeants de l’industrie japonaise, a incité Tokyo à diversifier rapidement ses liens politiques et économiques dans la région Asie-Pacifique et à renforcer ses relations avec l’Australie, autre source importante de terres rares.
Quinze ans plus tard, les experts estiment que l’UE peut tirer des enseignements de l’expérience japonaise.
Elli-Katharina Pohlkamp, directrice de l’Agora Strategy Institute, un cabinet de conseil en géopolitique, a déclaré que le « réveil » que les pays européens ont connu après la pandémie de Covid-19 — lorsque la forte dépendance de leurs chaînes d’approvisionnement à l’égard de la Chine a été révélée — est similaire à celui que le Japon a connu en 2010.
Selon elle, aucun pays n’a institutionnalisé la notion de sécurité économique autant que le Japon, qui l’a intégrée dans sa stratégie de sécurité nationale et a adopté une législation visant à diversifier ses liens commerciaux et à renforcer la résilience de sa chaîne d’approvisionnement.
« C’est pourquoi le Japon est très intéressant, parce qu’il n’a peut-être pas encore la solution complète, mais il a au moins commencé à faire un pas après l’autre — parce qu’il a ressenti la douleur plus tôt », a expliqué Elli-Katharina Pohlkamp.
Ballet de commissaires
Un mois après l’annonce du contrôle des exportations par la Chine en avril, les commissaires européens ont commencé leur ballet dans le pays du soleil levant, l’un après l’autre.
Le commissaire au Commerce Maroš Šefčovič, qui a rencontré le ministre japonais de la Sécurité économique Minoru Kiuchi, le ministre des Affaires étrangères Takeshi Iwaya et plusieurs chefs d’entreprise (dont le PDG de l’Organisation japonaise pour la sécurité des métaux et de l’énergie), a mené la charge.
Quelques jours plus tard, le ministre de la Sécurité économique, Minoru Kiuchi, a également rencontré la vice-présidente de la Commission chargée de la Souveraineté et de la Sécurité technologiques, Henna Virkkunen.
En juillet, la présidente de la Commission elle-même, Ursula von der Leyen, et la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, se sont rendues au Japon pour le sommet UE-Japon, en compagnie du président du Conseil européen, António Costa. Kaja Kallas y a notamment rencontré le ministre des Affaires étrangères et le ministre japonais de la Défense, Gen Nakatani.
En octobre, le calendrier des commissaires indiquait que onze commissaires différents se rendaient individuellement au Japon, chacun avec son propre agenda.

Seule l’Inde — pays avec lequel Bruxelles cherche à négocier un accord commercial — a accueilli plus de commissaires européens cette année, mais cela est dû à une courte visite de la quasi-totalité du collège en février. Cette visite n’a pas été suivie d’une série de visites individuelles dans le pays.
De mai à octobre 2025, le calendrier des commissaires a enregistré 85 interractions avec le Japon. Seule la semaine de l’Assemblée générale des Nations Unies a enregistré plus de réunions au niveau des commissaires (175). L’ONU mise à part, le Japon a plus occupé les commissaires que n’importe quel autre pays au cours de la même période.

Interrogé sur les raisons de ce nombre élevé de visites, l’exécutif européen a évoqué la nécessité de réduire les risques liés à la Chine comme principal motif.
« La coopération entre l’UE et le Japon se déroule dans un contexte géopolitique et économique qui évolue rapidement », a expliqué un porte-parole de la Commission. « En général, l’UE cherche à diversifier ses relations commerciales, à renforcer les chaînes d’approvisionnement et à réduire les dépendances. »
Le porte-parole a ajouté que la sécurité économique et la diversification du commerce ont également été « un thème clé » au sein du groupe des démocraties industrialisées du G7 ces dernières années, y compris sous la présidence japonaise en 2023, lorsque les dirigeants ont publié leur première déclaration dédiée à la sécurité économique.
Deux personnes au fait des réflexions de la Commission ont par ailleurs confirmé que l’imposition par Pékin de contrôles sur les terres rares en avril était l’une des principales raisons du regain d’intérêt pour le Japon, qui, selon elles, est confronté aux mêmes défis que l’UE dans ses relations avec la Chine.
Les similitudes de culture politique, notamment l’engagement commun en faveur du multilatéralisme, du commerce fondé sur des règles et de la nécessité de lutter contre le changement climatique, ont aussi renforcé les relations entre Bruxelles et Tokyo, a expliqué le porte-parole.
Les analystes ont également noté que l’approche de l’Europe vis-à-vis de la Chine est plus proche de celle du Japon que de celle de Washington.
« Les États-Unis ont une opinion très dure et ont beaucoup parlé du découplage avec la Chine », a noté Elli-Katharina Pohlkamp, de l’Agora Strategy Institute. « L’Union européenne et le Japon, en revanche, sont plus favorables à la réduction des risques. »
Un nouvel état d’urgence permanent
Bien qu’aucune visite de commissaires au Japon ne soit actuellement prévue, les experts estiment que les restrictions encore plus strictes imposées par la Chine sur les terres rares, annoncées au début du mois, ne font qu’amplifier l’urgence de stimuler la coopération entre Bruxelles et Tokyo.
Dans le cadre du nouveau régime d’exportation, qui reflète les contrôles de Washington sur les exportations de semi-conducteurs fabriqués aux États-Unis, les produits contenant des terres rares chinoises, même à l’état de traces, devront faire l’objet d’une autorisation spéciale de Pékin avant de pouvoir être exportés. L’utilisation de ces métaux pour les technologies militaires sera quant à elle « en principe » interdite.
Alicia García Herrero, membre du groupe de réflexion Bruegel, a déclaré que la Chine avait pris cette décision en partie en réponse aux restrictions à l’exportation de semi-conducteurs imposées par Washington, mais aussi en représailles contre les efforts déployés par les États-Unis pour obliger Taïwan à produire la moitié de ses puces en Amérique.
L’île autonome, que Pékin revendique comme faisant partie de la Chine, est le premier fabricant mondial de semi-conducteurs avancés. « Je pense qu’ils sont vraiment inquiets de voir les États-Unis pousser Taïwan dans ces négociations », a commenté Alicia García Herrero.
Pour de nombreux analystes, la rivalité entre les États-Unis et la Chine et le refus de Washington de collaborer avec des partenaires partageant les mêmes idées devrait conduire l’UE et le Japon à renforcer leurs liens dans les années à venir.
Toutefois, certains préviennent que la volonté de Bruxelles de réduire sa dépendance stratégique à l’égard de Pékin serait coûteuse et pourrait susciter une réaction négative de la part de ceux qui s’inquiètent de l’impact environnemental de l’extraction et du raffinage des terres rares, tous deux très polluants.
« En fin de compte, nous n’y parviendrons peut-être pas, car il faudra beaucoup de détermination pour réussir », conclut Alicia García Herrero. « La Chine nous fait également croire qu’il n’y a pas d’issue, ce qu’elle sait très bien faire. »
Bruxelles « préoccupée » par les nouvelles restrictions chinoises sur les terres rares
« Nous sommes préoccupés par cette annonce », a déclaré Olof Gill, porte-parole de la Commission sur…
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(asg)