République tchèque : alors qu’Andrej Babiš remporte les élections, virage eurosceptique en vue ?

L’ancien Premier ministre tchèque et milliardaire Andrej Babiš, dont le parti, ANO, a remporté les législatives ce week-end, s’est engagé à suivre une ligne pro-occidentale alors qu’il entame les négociations pour former un gouvernement, qui ne devrait pas voir le jour avant novembre.

EURACTIV France avec AFP
Andrej Babis (R), Czech billionaire, former prime minister
Andrej Babiš (à droite), homme politique et d’affaires de 71 ans, chef du parti ANO (sifnifiant « Oui »). [Tomas TkacikGetty Images/SOPA Images_LightRocket]

À l’issue du scrutin des 3 et 4 octobre — après une campagne secouée par des allégations d’opérations coordonnées de désinformation en ligne — le parti ANO d’Andrej Babiš a remporté 34,5 % des voix, obtenant 80 sièges au parlement, composé de 200 membres, de ce pays de 10,9 millions d’habitants, membre de l’UE et de l’alliance militaire de l’OTAN.

Le trumpiste autoproclamé a déclaré qu’il chercherait à obtenir le soutien du mouvement d’extrême droite Liberté et démocratie directe (SPD), qui a obtenu 7,8 % des voix et 15 sièges, et des Motoristes, de nouveaux venus de droite ayant rassemblé 6,8 % des voix et remporté 13 sièges.

Après avoir reçu Andrej Babiš dimanche matin (5 octobre), le président pro-européen Petr Pavel a indiqué qu’il nommerait le nouveau gouvernement au plus tôt en novembre afin de laisser aux responsables politiques le temps de négocier.

Vers un virage eurosceptique ?

Andrej Babiš, qui a été Premier ministre de 2017 à 2021, entretient de bonnes relations avec ses homologues hongrois et slovaques, Viktor Orban et Robert Fico, qui ont maintenu leurs liens avec Moscou malgré l’invasion de l’Ukraine. Cette proximité fait craindre un virage eurosceptique, Andrej Babiš ayant également fait campagne en promettant des mesures sociales et l’arrêt de l’aide militaire à Kiev.

Mais après avoir rencontré Petr Pavel, Andrej Babiš a déclaré qu’il était « injuste » de le voir comme un fauteur de troubles potentiel à Bruxelles.

Âgé de 71 ans et né en Slovaquie, Andrej Babiš a souligné qu’il était résolument pro-européen et qu’il souhaitait « que l’Europe fonctionne bien ».

Par exemple, si le SPD réclame un référendum sur la sortie de l’Union européenne, Andrej Babiš a catégoriquement rejeté cette idée.

Il a toutefois émis des doutes quant à la poursuite de l’aide à Kiev, contrairement au gouvernement de centre-droit sortant de Petr Fiala (Parti démocratique civique , ODS), qui soutient l’Ukraine depuis le début de l’invasion russe en février 2022.

Jusqu’ici, Prague a soutenu Kiev face à l’invasion russe, notamment en accueillant des réfugiés ukrainiens, dont 300 000 vivent toujours dans le pays. Toutefois, de nombreux électeurs reprochaient au gouvernement précédent d’avoir négligé sa propre population.

Il s’est engagé à revoir l’initiative internationale menée par la République tchèque et lancée par le gouvernement Fiala, qui a fourni 3,5 millions d’obus d’artillerie à l’Ukraine depuis l’année dernière.

Andrej Babiš a fait savoir qu’il était prêt à discuter de l’avenir de cette initiative avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky.

Par ailleurs, Andrej Babiš a déclaré aux médias ukrainiens que l’Ukraine n’était « pas prête pour [rejoindre] l’UE » et qu’il fallait « d’abord mettre fin à la guerre ».

Formation d’un gouvernement

Au Parlement européen, ANO et les Motoristes font partie du groupe d’extrême droite des Patriotes pour l’Europe qu’Andrej Babiš a cofondé avec Viktor Orban.

Andrej Babiš a rencontré les dirigeants du SPD et des Motoristes samedi soir, mais a refusé de commenter les discussions, se contentant de dire que les discussions avaient été « globalement positives ».

« Nous chercherons sans aucun doute à former un gouvernement à parti unique dirigé par l’ANO », a indiqué l’homme politique.

Les dirigeants du SPD et des Motoristes ont déclaré dimanche qu’ils étaient prêts à participer au gouvernement, sans donner plus de détails.

Certaines questions devraient rendre la coopération avec les Motoristes et le SPD difficile. Ainsi, ANO devrait avoir du mal à accepter la demande du SPD d’organiser un référendum sur la sortie de l’UE, estime Petr Just, analyste à l’Université métropolitaine de Prague.

« Il est clair que cette question sera sur la table et qu’elle fera l’objet de négociations », a-t-il confié à l’AFP, ajoutant que cela donnait au SPD la capacité de faire du « chantage », car Andrej Babiš ne pourra pas gouverner sans ce parti.

Mais Andrej Babiš « ne sera évidemment pas intéressé par des mesures précipitées concernant l’UE », insiste Petr Just, soulignant les intérêts commerciaux du dirigeant en Europe occidentale. « Il sera probablement critique, mais sinon, il a un intérêt à la fois politique et, surtout, personnel à faire en sorte que la République tchèque continue d’avoir son mot à dire et sa place dans l’UE. »

Petr Pavel, ancien général de l’OTAN, a déclaré qu’il veillerait à ce que la République tchèque reste « un membre critique mais responsable » de l’UE et de l’alliance militaire.

En fonction depuis qu’il a battu Andrej Babiš lors du second tour de l’élection présidentielle de 2023, Petr Pavel a exprimé son inquiétude quant au conflit d’intérêts de Andrej Babiš, à la fois homme politique décidant des subventions et homme d’affaires en bénéficiant.

Mais il a déclaré dimanche que Andrej Babiš avait proposé des solutions « pour se conformer à la lettre de la loi » lors de leur rencontre.

Septième fortune tchèque selon le magazine Forbes, Andrej Babiš est également jugé pour une fraude aux subventions européennes d’un montant de plus de 2 millions de dollars.

Il est accusé d’avoir retiré en 2007 sa ferme située au sud de Prague de son vaste holding agroalimentaire et chimique Agrofert afin de la rendre éligible à une subvention européenne destinée aux petites entreprises.

(asg)