Bots pro-russes et anti-systèmes sur TikTok : les services de renseignement tchèques sonnent l’alerte à la veille des législatives

Des réseaux coordonnés de faux comptes TikTok diffusent des discours pro-russes et favorisant les partis anti-système en République tchèque, ont averti les services de renseignement du pays à la veille des élections législatives des 3 et 4 octobre.

EURACTIV République tchèque
[Getty Images/Jaap Arriens_NurPhoto]

PRAGUE — Selon le journal tchèque Deník N, près d’un millier de comptes de ce type ont été recensés, dont beaucoup ont été créés récemment et sont en partie contrôlés par des bots — des agents logiciels automatiques ou semi-automatiques interagissant avec les serveurs informatiques.

Le Centre de recherche sur les risques en ligne estime que ces comptes génèrent ensemble entre cinq et neuf millions de vues par semaine, dépassant la portée, même combinée, des principaux dirigeants politiques tchèques sur la plateforme.

L’opération d’ingérence dans la campagne électorale repose sur des groupes étroitement liés entre eux. Lorsqu’un compte publie une vidéo, les comptes associés génèrent des likes, des partages et des commentaires en l’espace de quelques secondes, signalant ainsi le « succès » du post à l’algorithme et amplifiant sa portée auprès des utilisateurs.

Les publications de ces comptes véhiculent des messages pro-russes, présentant Vladimir Poutine positivement et légitimant la guerre en Ukraine. Les comptes font aussi la promotion de candidats issus de partis anti-establishment tels que le parti Liberté et démocratie directe (SPD) de Tomio Okamura et Stačilo ! (Assez !).

Les services de renseignement tchèques ont déjà transmis la liste des comptes suspects à l’Office tchèque des télécommunications (ČTÚ), qui supervise les plateformes de réseaux sociaux.

« Nous attendons de voir comment la plateforme TikTok évaluera cette demande », a commenté Tereza Meravá, porte-parole du ČTÚ, pour le Deník N.

De son côté, la plateforme chinoise a déployé il y a quelques mois une task force spéciale pour surveiller les contenus liés aux élections dans le pays.

Des briefings confidentiels à ce sujet ont été communiqués au Premier ministre Petr Fiala et au président Petr Pavel.

Selon des sources citées par le Deník N, l’impact de cette opération d’ingérence devrait être limité par rapport à la Roumanie, où la présidentielle avait dû être annulée l’année dernière à la suite d’une vaste campagne en ligne.

« Il y a bien une tentative ici, mais son potentiel et son importance ne sont pas fondamentaux. C’est une tentative infructueuse », a expliqué une source des services de renseignement.

Un récent sondage d’opinion réalisé par l’Observatoire des médias numériques d’Europe centrale, qui a interrogé la population tchèque sur son opinion concernant le vote par correspondance des Tchèques vivant à l’étranger, a révélé que 47 % des personnes interrogées craignent que les élections soient « manipulées » par un gouvernement peu disposé à abandonner le pouvoir.

Le sondage a également révélé qu’un nombre encore plus important de Tchèques (65 %) s’inquiètent de l’impact négatif des réseaux sociaux sur les élections.

Respect du DSA de l’UE

En mai, la Commission européenne a saisi la Cour de justice de l’UE (CJUE) contre la République tchèque et quatre autres pays pour non-respect du règlement sur les services numériques (Digital Services Act, DSA), qui impose aux plateformes en ligne de faire appliquer efficacement leurs conditions générales, notamment afin de protéger les processus démocratiques durant les élections.

Prague n’a pas respecté l’obligation du DSA de nommer un coordinateur national des services numériques, chargé de veiller à l’application des règles dans le pays, ce qui empêche ses autorités d’assumer pleinement leurs responsabilités au titre de la règlementation européenne.

Ce retard est imputable au parlement national. Bien que l’Office tchèque des télécommunications ait été « désigné » comme coordinateur, il n’a pas reçu l’autorisation des députés pour remplir son mandat.

Si la Commission supervise directement les grandes plateformes, les coordinateurs nationaux doivent servir d’intermédiaires avec les entreprises, la société civile, les chercheurs et Bruxelles, notamment à travers des discussions et des exercices pratiques.

De tels exercices pré-électoraux ont par exemple été menés en Roumanie, en Allemagne et aux Pays-Bas.

Contacté par Euractiv, l’Office des télécommunications affirme être déjà en « communication permanente » avec les plateformes de réseaux sociaux. Fin août, il a même organisé à Prague un atelier réunissant la Commission et plusieurs géants du numérique (Google, Meta, X, TikTok, Microsoft). La Commission a confirmé la rencontre, tout en rappelant que la coordination avec les autres parties prenantes incombe avant tout aux autorités nationales.

L’Office des télécommunications décrit son rôle comme étant simplement de « coordonner » l’application de la DSA en République tchèque. « La question des risques systémiques liés aux très grandes plateformes en ligne relève de la compétence exclusive de la Commission européenne », a noté un porte-parole.

Parallèlement, des groupes de vérification des faits et des organisations de la société civile locales ont travaillé sur le code de bonnes pratiques de l’UE en matière de désinformation, signé par Google, Meta, TikTok, Microsoft et d’autres.

La coordination s’effectue via une « plateforme temporaire » — le mécanisme de réaction rapide du DSA — où les chercheurs, les ONG et les entreprises technologiques peuvent échanger des informations sur les campagnes de désinformation, a expliqué Katarína Klingová, chercheuse à l’institut GLOBSEC, qui a également signé le code.

Cependant, Katarína Klingová a averti que les partis populistes tchèques d’extrême droite ont qualifié ces efforts de tentatives de l’UE de « manipuler les élections ».

Anupriya Datta a contribué à la rédaction de cet article.

(asg)