François Gemenne : « La souveraineté européenne est une chimère absolue »
François Gemenne revient, pour EURACTIV France, sur le concept de souveraineté européenne et le besoin d’agir pour le climat dans un moment où les populations se tournent de plus en plus vers la droite conservatrice.
Rencontré lors de l’évènement The Arch, François Gemenne revient, pour EURACTIV France, sur le concept de souveraineté européenne et le besoin d’agir pour le climat dans un moment où les populations se tournent de plus en plus vers la droite conservatrice.
François Gemenne est politologue et chercheur, spécialiste de la géopolitique de l’environnement, directeur scientifique de la Fondation Nature et Homme, directeur de l’Observatoire Hugo, ainsi que co-auteur du 6ème rapport du GIEC.
EURACTIV France. Nous sommes réunis pendant 4 jours par The Arch pour parler d’innovations pour le climat sur un paquebot de 335 mètres de long, lequel incarne toute la démesure de la société industrielle et consumériste. Comment vivez-vous cette contradiction entre votre message d’urgence climatique et votre présence ici ?
François Gemenne. Il y a évidemment une contradiction à se retrouver sur un bateau très polluant pour parler de climat et d’écologie, d’autant plus entre nantis de pays occidentaux industrialisés, peu concernés encore par les impacts du réchauffement.
Mais j’assume, pour ma part, d’être complètement imparfait. Je me méfie de ces exigences d’exemplarité envers les personnes qui travaillent sur ces sujets. Je fais une différence entre la recherche et le militantisme.
La sortie d’Emmanuel Macron sur la nécessité d’une « pause réglementaire » environnementale a créé une petite tempête diplomatique en Europe. Qu’en pensez-vous ? Est-ce un signe de relâchement face à des ambitions européennes difficilement atteignables ?
En lui faisant crédit de sa bonne foi, je pense qu’Emmanuel Macron a voulu dire qu’il fallait déjà appliquer les lois existantes avant d’en créer de nouvelles.
En revanche, parler de « pause » était une erreur de communication. Elle donne l’impression que la France traîne des pieds sur les questions environnementales.
Depuis, le terme s’est installé dans le débat public européen, forçant chacun à se positionner. C’est le cas du Premier ministre belge, Alexander de Croo, qui soutient dorénavant l’idée d’une « pause » sur les restrictions d’azote, dans le but de séduire les lobbies agricoles.
L’Allemagne a fait pression au sein de l’UE pour reculer la fin des voitures thermiques neuves d’ici à 2035. De leur côté, les fabricants européens semblent avoir déjà pris le virage du tout électrique. Diriez-vous que les entreprises sont à l’avant-garde de la transition ?
Les pouvoirs publics sont plus timides que les entreprises. L’électrique est en effet déjà partout dans les salons des concessionnaires européens et les voitures thermiques y auront disparu bien avant 2035.
Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas de régulation. Elle doit simplement être stable dans le temps et équitable dans chaque secteur.
Au rythme actuel, l’Europe se dirige vers un réchauffement climatique de 4 degrés supplémentaires à l’horizon 2100. Comment l’UE pourrait-elle accélérer sa décarbonation ?
L’UE doit avant tout faciliter l’investissement, notamment au-delà de ses frontières, car le climat se fiche des frontières. La question est de savoir comment travailler avec les pays émergents dont les émissions de gaz à effet de serre pourraient exploser dans les prochaines années.
Un accord très peu médiatisé et pourtant très important a été conclu en marge de la COP27 [6 à 18 novembre 2022] entre l’UE et l’Indonésie pour décarboner l’économie de l’archipel. Un accord de même nature a été signé lors de la précédente COP [31 octobre au 12 novembre 2021] avec l’Afrique du Sud.
Mais à ce rythme, nous en avons pour des décennies. Il faut donc accélérer et expliquer aux citoyens européens que leurs impôts financent la décarbonation à une échelle mondiale.
Ces démarches ne risquent-elles pas d’être vues comme une forme d’ingérence malvenue, voire de néocolonialisme ?
Il ne s’agit pas d’aller dire aux pays émergents ce qu’ils doivent faire, mais d’investir chez eux dans leur intérêt. Sinon, il existe effectivement un risque que les énergies fossiles soient vues comme un élément de souveraineté et les énergies renouvelables de domination européenne et occidentale.
L’UE met aussi la souveraineté, « européenne » s’il en est, au coeur de ses ambitions. Cela a-t-il un sens pour lutter contre le réchauffement climatique ?
C’est une absurdité. La souveraineté est une chimère absolue. La physique du climat tue dans l’œuf le principe de souveraineté : nous sommes liés les uns aux autres et simultanément responsables. Le futur climatique de l’Europe se décide aussi au Caire, à Mexico ou à Lagos.
C’est pourquoi je plaide pour un projet cosmopolitique qui demanderait, potentiellement, de repenser toute une série de concepts sur lesquels sont fondés aujourd’hui nos sociétés : souveraineté donc, mais aussi les libertés individuelles, le PIB, etc.
Comment réaliser un tel projet fédérateur dans un moment de montée en puissance de la droite conservatrice en Europe ?
Je pense qu’il n’est pas réaliste. Les chances d’application d’un tel projet dans les années à venir sont proches de zéro, car la présence plus manifeste du danger climatique va surtout conduire à des replis sur soi et donc à des réflexes très conservateurs.
Pour le moment, nous devons avancer sur des éléments pragmatiques, comme faire en sorte que les produits décarbonés soient beaucoup moins chers que les produits carbonés. Pour cela, la fiscalité est un excellent levier. Les prix doivent inclure l’empreinte environnementale des produits.
C’est ainsi que l’on convainc les populations d’agir, plutôt qu’avec des querelles autour de l’interdiction des jets privés ou la limitation du nombre de trajets en avion.
Vous avez présidé le conseil scientifique de Yannick Jadot (Europe Écologie Les Verts – EELV) pendant sa campagne présidentielle de 2022. Comment voyez-vous l’avenir des écologistes en France et en Europe à un an des élections européennes ?
En France, les écologistes sont divisés en deux ailes. L’une, incarnée par Sandrine Rousseau, pense les questions sociales ou le féminisme avant l’écologie. L’autre, incarnée par Yannick Jadot, est plus centrée sur les questions environnementales.
Je pense que ces deux positions sont absolument irréconciliables. La seule issue est donc la scission. Les élections européennes seraient un bon moment pour cet effort de clarification, car leurs visions de l’Europe sont également antagonistes.
En outre, les élections européennes ne mobilisent pas assez. Ce sont pourtant les plus importantes. Une plaisanterie revient souvent en ce moment : « il y aura deux élections importantes en 2024, l’une aux États-Unis, l’autre en Europe. L’une décidera du futur de l’Europe, l’autre élira des députés européens ».
[Propos recueillis le 4 juin 2023]