« Conférence sociale » : l'enjeu des salaires au cœur des préoccupations de l'exécutif

La Première ministre présidait une "Conférence sociale" lundi (16 octobre) pour aborder, face à un parterre de chefs d'entreprise, syndicats et organisations patronales, la question épineuse des salaires.

Euractiv France
Car engine manufacturing factory of Opel in Szentgotthard
Les salaires ont augmenté moins vite que la hausse générale des prix. Cette situation aggrave la situation des travailleurs faiblement rémunérés, en particulier ceux qui travaillent dans des secteurs connaissant une grave pénurie de main-d’œuvre. [GYORGY VARGA/EPA-EFE] [GYORGY VARGA/EPA-EFE]

La Première ministre présidait une « Conférence sociale » lundi (16 octobre) pour aborder, face à un parterre de chefs d’entreprise, syndicats et organisations patronales, la question épineuse des salaires. Six mois après l’adoption de la réforme des retraites, la conférence marque le retour d’échanges formels entre gouvernement et syndicats.

La conférence représente une « nouvelle étape dans notre démocratie sociale », a déclaré Élisabeth Borne lors de la cérémonie d’ouverture, appelant de ses vœux à ce que « le travail paie mieux », surtout dans certains secteurs jugés essentiels.

Le sujet des salaires est urgent : si une inflation persistante s’est installée au cœur de l’Europe dès les premiers jours de l’invasion russe en Ukraine, atteignant une moyenne de 5,2 % en France en 2022, les salaires réels des travailleurs français ont diminué.

Selon les données de l’Organisation internationale de coopération et de développement économiques (OCDE), la croissance des salaires réels – ajustés à l’inflation – a été négative dans presque tous les pays riches entre le premier trimestre 2022 et le premier trimestre 2023, à l’exception des Pays-Bas, d’Israël, du Costa Rica et de la Belgique. En France, la baisse était de -1,8 %, pour atteindre -1,5 % au troisième trimestre 2023.

Au niveau européen, les secteurs qui connaissent les pénuries de main-d’œuvre les plus importantes, en premier lieu l’électricité et le gaz ou la restauration, affichent en outre des salaires inférieurs de 9 % à la moyenne, révélait la Confédération européenne des syndicats (CES) en mai.

De fait, la pénurie de main d’œuvre ne serait pas du simple fait d’un manque de compétence. Les salaires, souvent trop bas, décourageraient de potentiels travailleurs.

En somme, les salaires ont augmenté moins vite que la hausse générale des prix, au détriment du pouvoir d’achat des salariés les moins bien rémunérés.

« La promesse républicaine de mobilité sociale a souvent été remise en question, » a déclaré Mme Borne, ajoutant qu’une telle conférence contribuerait à renforcer « la promotion sociale et l’augmentation des salaires » et à placer le pouvoir d’achat au cœur de l’agenda social.

Sous le salaire minimum

Contrairement aux salaires du secteur privés, définis par l’entreprise et dont le plancher est négocié aux niveaux des branches professionnelles, le salaire minimum de croissance (SMIC) est indexé à l’inflation. Il a augmenté de 13,5 % ces 18 derniers mois, selon les données du gouvernement.

Cette augmentation de nature mécanique est supérieure à ce que certaines branches ont été en mesure d’assurer pour leurs propres salariés, soit par manque de bonne volonté, soit par incapacité, malgré une obligation légale de revoir les grilles salariales au minimum une fois par an. De fait, certains salariés reçoivent aujourd’hui un salaire minimum plus bas que le salaire minimum.

En conséquence, les entreprises et branches concernées – 80 sur 170, soit environ 40 % – « ont des comptes à rendre » a déclaré Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, dans une interview au quotidien La Tribune, aux côtés de Marylise Léon, son homologue de la CFDT.

De même, afin de tordre le bras aux branches les plus réticentes, Mme Borne n’exclut plus de conditionner les allègements relatifs aux contributions sociales auxquelles les entreprises peuvent bénéficier à une révision des grilles salariales.

« La ligne de crête semble bien abrupte, entre un fort volontarisme politique et des instruments juridiques très complexes qui peuvent se révéler être des épées de bois », souligne Frank Morel, expert Travail et dialogue social, lors d’un entretien avec l’Institut Montaigne.

En revanche, refus catégorique de la part du gouvernement d’indexer tous les salaires sur l’inflation, comme le demande la CGT. Un nouveau Haut Conseil des rémunérations devrait voir le jour.

Réforme des retraites : enterrer la hache de guerre

Cette « conférence sociale » a une valeur aussi symbolique que politique : elle intervient six mois seulement après l’adoption au forceps de la réforme des retraites, qui entérine l’augmentation de l’âge légal du départ à la retraite de 62 à 64 ans.

La réforme avait fait face à un rejet unanime de la part de toute l’intersyndicale qui, dans un rare moment d’unité, avait battu le pavé trois mois durant pour demander son retrait – une demande qui n’avait pas abouti.

La hache de guerre est-elle enterrée entre le gouvernement et les syndicats ? La colère est toujours bien là, affirment les deux syndicalistes Sophie Binet et Marylise Léon, qui expliquent que l’unité syndicale n’a pas disparu : «  Avant, on avait tendance à mettre en avant nos divisions plutôt que ce qui nous rassemble. Une des graines plantées lors de cette mobilisation [contre la réforme des retraites] est celle de l’unité ».

Du côté du gouvernement, la question des retraites n’est plus à l’ordre du jour. « Nous poursuivons [le dialogue] aujourd’hui sur la priorité des Français : le pouvoir d’achat », précise la Première ministre dans un entretien à la Tribune dimanche (15 octobre), qui précise ne pas vouloir mélanger les sujets.

« Aujourd’hui, on peut se féliciter que les tensions soient moins exacerbées qu’au cœur de la contestation de la réforme : les priorités se sont légèrement déplacées, face à une situation internationale anxiogène et à un contexte renouvelé qui entraîne d’autres revendications liées à l’inflation et à la cherté de la vie », affirme Franck Morel.