La faillite d’une start-up allemande de taxis aériens met en lumière les défis de la stratégie industrielle de l’Europe
Le développeur allemand de taxis aériens Lilium a fait faillite après le refus de nouveaux financements publics. Ce revers met en lumière les difficultés de l’UE à déployer des technologies innovantes et faire émerger des champions industriels.
Le développeur allemand de taxis aériens Lilium s’est déclaré en faillite la semaine du 28 octobre après le refus de nouveaux financements publics par une commission parlementaire. Ce revers met en lumière les difficultés de l’Europe à déployer des technologies innovantes et faire émerger de nouveaux champions industriels.
Les décideurs politiques de l’Union européenne (UE) ont adopté une stratégie industrielle pour décarboner et contrer la désindustrialisation généralisée du continent européen, en orientant les fonds publics vers le développement de technologies et d’entreprises propres.
En Allemagne, Lilium a été l’un des bénéficiaires de ces financements. L’entreprise, qui développe des taxis aériens, présentait ces derniers comme une solution décarbonée à la congestion routière dans les mégapoles européennes.
La start-up a rapidement attiré l’attention grâce à des coopérations avec l’Agence spatiale européenne (ESA), l’Université d’Aix-la-Chapelle (RWTH) et un projet financé par le ministère fédéral du Numérique et des Transports. Cela lui a permis de bénéficier d’investissements privés et d’entrer en bourse à l’été 2022.
Cependant, la société n’a jamais été réellement rentable depuis ses débuts en 2015.
Selon le quotidien Der Spiegel, après le rejet de sa demande d’aide publique, l’entreprise a déposé le bilan, malgré les déclarations du chancelier Olaf Scholz et du ministre des Finances Christian Lindner en faveur d’un prêt de 50 millions d’euros soutenu par l’État.
Soutenir les bonnes technologies
S’il existe un large consensus politique en Europe sur la nécessité de soutenir les nouvelles technologies énergétiques propres, les experts soulignent que la mise en œuvre d’une stratégie industrielle peut s’avérer complexe.
Cela est particulièrement vrai pour les bailleurs de fonds publics qui doivent faire des choix rationnels quant aux technologies et aux entreprises les plus susceptibles de répondre économiquement à un problème sociétal et, par conséquent, de réussir.
En Allemagne, l’engouement pour les taxis aériens était tel que les responsables politiques ont tenu à poser pour des photographies devant les prototypes de Lilium et de Volocopter, une autre start-up nationale. Ces prototypes, présentés lors de salons professionnels et de sommets, étaient la démonstration visuelle des prouesses de l’Allemagne en matière d’ingénierie et de potentiel de réduction du trafic urbain.
Plusieurs experts ont cependant mis en doute la viabilité des taxis aériens électriques bien avant les défis auxquels a fait face Lilium. Certains se demandent si les avions à décollage et atterrissage vertical (ADAV) peuvent vraiment tenir leurs promesses sur le plan environnemental, car la durabilité de cette technologie est étroitement liée à la manière dont elle est utilisée.
Ainsi, une étude de l’Université du Michigan a montré que, pour des trajets inférieurs à 35 kilomètres, les ADAV transportant un pilote et trois passagers produisent plus d’émissions qu’une voiture à essence.
Cela suggère que l’utilisation de ces véhicules comme taxis aériens pourrait entraîner des émissions globales plus élevées, étant donné qu’en moyenne, un taxi berlinois ne parcourt que 150 kilomètres par jour, répartis en plusieurs trajets plus courts.
« Il est peu probable que les avions à décollage et atterrissage vertical électriques réduisent les embouteillages dans l’UE en raison du coût de chaque voyage en taxi aérien », explique à Euractiv Jayant Mukhopadhaya, chercheur principal en aviation au sein du groupe de réflexion International Council on Clean Transportation (ICCT).
Par conséquent, les taxis aériens pourraient finalement ne pas être une alternative économique aux options de mobilité urbaine existantes. Selon le chercheur, non seulement l’appareil est cher à construire et à acheter — le prix d’un avion à décollage et atterrissage vertical électrique chinois EHang est de 410 000 dollars (379 100 euros) par unité — mais il est également coûteux de les faire fonctionner.
« Ils consommeront plus d’électricité que les véhicules électriques à batterie, en particulier sur les trajets courts », affirme-t-il.
Les obstacles à l’innovation
Même lorsque les bailleurs de fonds publics choisissent ce qui semble être la « bonne » technologie, le développement et la mise à l’échelle ne se déroulent pas toujours comme prévu.
La société allemande Volocopter, par exemple, promettait de devenir le premier fournisseur de taxis aériens électriques en Europe, avec pour objectif de lancer un service pour les Jeux olympiques de Paris. Au final, l’entreprise n’a effectué qu’un bref vol de démonstration à travers le domaine de Versailles.
Dirk Hoke, PDG de Volocopter, a imputé cet échec à « un fournisseur américain incapable de fournir ce qu’il avait promis ».
Parallèlement, le développement de nouvelles technologies implique souvent des changements plus importants, au-delà des produits eux-mêmes. Pour les taxis aériens, le déploiement pratique en Allemagne se heurte à des questions règlementaires.
Il n’existe pas d’espace aérien non règlementé, et un cadre est nécessaire pour garantir une séparation verticale minimale de 300 mètres entre un taxi aérien et les avions.
Dans l’ensemble, cependant, les incertitudes entourant la stratégie industrielle de l’UE ne sont pas toutes négatives, et des résultats positifs inattendus peuvent émerger des différents échecs.
Ainsi, « un co-bénéfice potentiel du développement des avions à décollage et atterrissage vertical électriques […] pourrait être que la technologie des batteries exigée par ces avions pourrait faire avancer les connaissances dans la création de batteries plus légères », note Jayant Mukhopadhaya, expert de l’ICCT, les batteries étant un élément de technologie crucial pour la transition énergétique.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]