Les agriculteurs et l'industrie divisés sur la suspension des droits de douane sur les engrais

Les récentes interruptions des flux de gaz russe vers l’Europe ont relancé les débats sur les tarifs d’importation des engrais, mais les agriculteurs et le secteur industriel restent divisés quant à savoir si les suspensions tarifaires doivent inclure tous les engrais minéraux.

EURACTIV.com
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En juillet dernier, la Commission européenne avait proposé de suspendre les droits de douane sur certains intrants utilisés pour la production d’engrais azotés — à savoir l’urée et l’ammoniac — jusqu’à la fin de l’année 2024, dans le but de « contribuer à alléger les coûts pour les producteurs d’engrais et les agriculteurs de l’UE. » [SHUTTERSTOCK]

Les récentes interruptions des flux de gaz russe vers l’Europe ont relancé les débats sur les tarifs d’importation des engrais, mais les agriculteurs et le secteur industriel restent divisés quant à savoir si les suspensions tarifaires doivent inclure tous les engrais minéraux.

Les données de l’association industrielle Fertilizers Europe indiquent que la Russie et la Biélorussie fournissent 60 % des engrais de l’UE. Les sanctions introduites en mars à l’encontre des importations de potasse en provenance de Biélorussie et les interruptions du commerce avec la Russie ont exercé une pression importante sur l’approvisionnement en engrais.

En réponse, la Commission européenne a proposé de suspendre les droits de douane sur certains intrants utilisés pour produire des engrais azotés — à savoir l’urée et l’ammoniac — jusqu’à la fin de 2024.

Les États membres doivent encore approuver cette proposition, mais les agriculteurs exhortent les décideurs politiques à aller plus loin.

« La situation en matière d’approvisionnement en gaz a atteint un point critique, et nous sommes confrontés à une réduction, voire à des arrêts partiels de la production d’engrais en Europe centrale », a averti l’Association des agriculteurs allemands (DBV) en début de semaine, appelant à une suspension des droits de douane sur « tous les engrais minéraux standard ».

En effet, face à la hausse des prix des intrants agricoles, les agriculteurs auront « besoin de maîtriser les coûts partout où cela est possible », estime le vice-président de l’association, Detlef Kurreck. Il ajoute également que pour garantir une récolte stable en 2023, les agriculteurs « dépendent de la disponibilité des engrais. »

En fin de semaine dernière, Moscou a interrompu les flux de gaz via Nord Stream 1, un gazoduc clé reliant la Russie à l’Allemagne via la mer Baltique, et réduit les livraisons au géant énergétique français Engie.

Le président russe Vladimir Poutine a suscité de nouvelles inquiétudes mercredi lorsqu’il a menacé d’interrompre toutes les expéditions d’énergie vers l’Europe si Bruxelles mettait en œuvre une proposition de plafonnement du prix du gaz russe.

L’association d’agriculteurs a donc demandé à la Commission d’élargir sa proposition et d’inclure, entre autres, les engrais liquides (appelés solution azotée, UAN), ainsi que d’autres types d’engrais inorganiques.

De même, un porte-parole de l’association des agriculteurs européens COPA-COGECA a déclaré à EURACTIV que l’organisation approuvait les arguments de la déclaration.

En plus de la réduction des importations, les producteurs nationaux de l’industrie des engrais minéraux, très gourmands en gaz, ont également dû faire face à des hausses de prix du gaz et à des soucis d’approvisionnement.

Le débat sur les droits de douane sur les engrais liquides n’est pas nouveau.

En septembre 2021, le COPA-COGECA s’est mobilisé contre les mesures anti-dumping que l’exécutif européen avait prises à l’encontre des engrais provenant de grands exportateurs tels que les États-Unis, la Russie et Trinité-et-Tobago, affirmant que cette mesure était à l’origine de la hausse des prix.

Un « soutien » malvenu à l’industrie européenne

Mais si les agriculteurs et la Commission affirment que les droits de douane sur les intrants utilisés dans la production d’engrais devraient être suspendus, entre autres, pour soutenir les fabricants d’engrais nationaux en difficulté, l’industrie européenne des engrais elle-même ne tolère pas cette aide supposée.

En effet, face à la flambée des prix du gaz, « les producteurs européens d’engrais sont confrontés à une situation sans précédent », a déclaré à EURACTIV Jacob Hansen, directeur de Fertilizers Europe.

Le coût du gaz naturel qui est huit à dix fois plus élevé en Europe qu’aux États-Unis « place bien sûr les producteurs européens dans une position non compétitive », a-t-il ajouté.

L’organisation estime qu’environ 70 % de la capacité de production d’ammoniac européenne a été réduite.

M. Hansen estime toutefois que lever les droits de douane et rendre ainsi les importations moins coûteuses par rapport aux produits nationaux n’est pas le meilleur moyen de remédier à la situation — ni pour les agriculteurs ni pour les fabricants d’engrais.

« Il est dans l’intérêt à long terme des agriculteurs européens de disposer d’une industrie nationale des engrais forte et performante, afin que nous ne soyons pas dépendants des oligarques russes en matière d’engrais », a-t-il souligné.

Le maintien des droits de douane de l’UE est « donc important pour aider l’industrie à se remettre sur pied et à relancer sa production d’ammoniac et d’engrais », a-t-il ajouté.

Parallèlement, l’eurodéputé écologiste autrichien Thomas Waitz a avancé que le secteur agricole de l’UE devrait réduire sa dépendance aux importations d’engrais artificiels et sa sensibilité aux événements géopolitiques en se concentrant sur des mesures naturelles comme les engrais verts ou la culture de légumineuses.

« Ce n’est pas seulement bon pour notre biodiversité, mais aussi pour la santé des sols et le climat, tout en rendant l’agriculture plus résiliente face à toutes les crises », a-t-il déclaré à EURACTIV.

La proposition de la Commission devrait être examinée par les États membres dans les prochains mois.