L’objectif climatique de l’UE pour 2040 : quels sont les enjeux ?
La proposition de l’UE de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 90 % d’ici 2040 par rapport aux niveaux de 1990 rencontre des résistances. Entre préoccupations pour l’industrie européenne et enjeux de crédibilité internationale du bloc en tant que leader sur le plan climatique, l’objectif fait débat.
Pendant des décennies, agir pour le climat a été relativement facile. Jusqu’en 2020, Bruxelles visait seulement une réduction de 20 % des émissions de gaz à effet de serre par rapport aux niveaux de 1990, un objectif aisément atteint grâce à la désindustrialisation et à la crise financière mondiale.
Mais malgré cela, les émissions mondiales ont continué à augmenter, et avec le dérèglement climatique qui se manifestait de manière trop évidente pour être ignoré, la « vague verte » de 2019 a propulsé une majorité soucieuse de l’environnement au Parlement européen.
Cette dynamique a également conduit Ursula von der Leyen, cheffe de la Commission européenne depuis fin 2019, à placer le Pacte vert (Green Deal) au cœur de ses priorités. Dans le cadre de cette stratégie, des objectifs juridiquement contraignants ont été fixés pour atteindre la neutralité carbone en 2050.
Pour espérer atteindre cet objectif, il a fallu accroître considérablement l’effort de réduction des émissions. Le nouvel objectif intermédiaire pour 2030 exige de réduire deux fois plus les émissions qu’au cours des trois décennies précédentes. Et pour l’instant, selon les données disponibles, l’UE est en bonne voie pour l’atteindre.
Toutefois, aujourd’hui, l’intensité des efforts à adopter fait de plus en plus débat. En effet, la première moitié de la décennie a été marquée par des difficultés économiques : stagnation de l’économie, flambée des prix de l’énergie, délocalisation industrielle… Bien que ces problèmes ne soient pas exclusivement liés à la politique climatique, certains les attribuent à des mesures trop ambitieuses.
Et avec les élections de 2024 qui ont fait pencher l’UE un peu plus vers la droite, la Commission von der Leyen II se retrouve sous pression pour faire machine arrière sur le plan environnemental.
Un objectif taillé pour l’avenir
Au début de son second mandat, Ursula von der Leyen a promis de suivre les conseils des climatologues et de proposer un objectif intermédiaire de réduction des émissions de 90 % pour 2040 par rapport aux niveaux de 1990. Atteindre ce niveau exigera des efforts bien supérieurs à ceux des années 2020, où les réductions avaient principalement été obtenues en remplaçant le charbon par des énergies renouvelables.
Parallèlement à cela, le commissaire européen chargé de l’Action pour le climat, Wopke Hoekstra, a brisé un tabou à la peau dure en Europe en évoquant la nécessité de « changements de mode de vie », notamment sur le plan alimentaire et en matière de mobilité, ainsi qu’en prônant « une efficacité accrue des ressources » pour franchir la prochaine étape sur la voie de la neutralité climatique.
Cela pourrait impliquer de réduire la consommation de viande, de changer ou abandonner les voitures à essence, d’augmenter le coût des émissions de CO2 pour l’industrie et les ménages, et de financer certaines actions climatiques dans d’autres pays — une mesure controversée permettant de compenser les émissions européennes.
Certains imputent aux cinq années d’action climatique ambitieuse de l’UE la situation économique morose de l’Europe, en ignorant d’autres facteurs comme la pandémie de Covid, la guerre en Ukraine ou encore les problèmes structurels de la zone euro.
Ils se demandent dans quelle mesure la situation pourrait encore empirer au cours du quart de siècle restant avant la date butoir à laquelle le bloc doit atteindre la neutralité carbone. Cette atmosphère explique, au moins en partie, l’appel lancé la semaine dernière par un groupe de 15 pays réuni à l’ambassade de Pologne à Bruxelles pour demander plus de temps afin d’examiner la proposition pour 2040.
Certains États de l’UE, notamment la France, recherchent des concessions politiques ; tandis que d’autres, comme la Pologne, la République tchèque et l’Italie, rejettent purement et simplement l’objectif de 90 % proposé par l’exécutif européen.
De l’autre côté, le Danemark, qui manque d’alliés de taille mais peut compter sur l’Irlande et les pays nordiques, souhaite que l’objectif de 90 % soit adopté le plus rapidement possible.
Copenhague assure actuellement la présidence tournante du Conseil de l’UE, où se réunissent les ministres des États membres de l’UE. À ce titre, le pays a pour mission de faire émerger un accord entre les Vingt-Sept. Et les négociateurs danois sont pressés par le temps.
Compte à rebours avant la COP30
En effet, en novembre se tiendra la conférence sur le climat COP30 au Brésil. Ce sommet se tient dix ans après l’Accord de Paris sur le climat dans le cadre duquel les dirigeants mondiaux se sont engagés à lutter contre le réchauffement climatique.
Toutes les parties à l’Accord de Paris doivent présenter, avant l’Assemblée générale des Nations unies qui aura lieu à New York à la fin du mois, un nouvel objectif climatique pour l’horizon 2035 afin de contribuer à l’effort mondial.
Mais contrairement à l’objectif pour 2040, cette « contribution déterminée au niveau national » doit être approuvée à l’unanimité par tous les gouvernements des pays de l’UE. Et, selon les Danois, cela est impossible sans un accord préalable sur l’objectif pour 2040.
D’où l’urgence et leur espoir de conclure un accord sur l’objectif 2040 lors du sommet des ministres de l’Environnement jeudi 18 septembre.
Compromis actuel
La dernière proposition de compromis de Copenhague sur l’objectif 2040 élargit la possibilité d’externaliser les réductions d’émissions vers les pays en développement et offre même la possibilité d’assouplir l’objectif si l’industrie européenne commence à en souffrir.
Une proposition séduisante, étant donné que la réduction des émissions de CO2 en Allemagne pourrait coûter 17 fois plus cher qu’en Indonésie, selon une récente analyse du groupe de réflexion Tony Blair Institute.
Il est indéniable qu’il est moins coûteux de payer les pays africains pour planter des arbres que de convertir une aciérie suédoise pour qu’elle fonctionne à l’hydrogène vert, mais il reste à voir si cette mesure incitative sera du goût de la majorité des gouvernements de l’UE.
Cependant, au terme d’une réunion des ambassadeurs des États membres vendredi dernier (12 septembre), aucun accord sur l’objectif 2040 n’a pu être trouvé. Les discussions sont dans l’impasse, malgré les concessions importantes proposées par le Danemark.
La proposition danoise a été rejetée par plusieurs pays, dont la France, l’Allemagne et la Pologne, selon plusieurs sources au fait des négociations. Si le blocage persiste, les discussions sur le 2040 seront désormais transférées au Conseil européen (EUCO), où les chefs d’État et de gouvernement prendront la décision finale.
Cette évolution est importante : contrairement aux ministres de l’Environnement, qui peuvent trancher à la majorité pondérée, les décisions prises au Conseil européen doivent recueillir l’unanimité. Cela donne aux pays climatosceptiques, comme la Hongrie, la possibilité de tout simplement bloquer l’objectif.
Les ministres de l’Environnement devraient tout de même maintenir leur débat sur l’objectif 2040 lors de leur réunion du 18 septembre. Parallèlement, les ambassadeurs se retrouvent ce mardi 16 septembre pour discuter de l’objectif 2035.
(asg)