« Pay-to-play » à Bruxelles : comment les événements de médias sont devenus le nouveau terrain de jeu du lobbying
Les dîners, les tables rondes et les conférences font depuis longtemps partie intégrante de la culture du lobbying. Ce qui change, c'est qui les organise.
Les rendez-vous avec Ursula von der Leyen sont connus pour être difficiles à obtenir.
Mais lors du dîner de gala « 28 » organisé par Politico à Bruxelles, Stefan Oelrich n’en a pas eu besoin.
Dans le décor fastueux de cet événement annuel – qui occupe une place de plus en plus importante dans le business de l’influence européenne –, le directeur général de Bayer a été l’un des rares à pouvoir approcher la présidente de la Commission. Cette brève rencontre, en présence de cadres d’Axel Springer, propriétaire de Politico, vêtus de smokings, s’est déroulée dans un cadre informel et, conformément aux règles en vigueur, n’a fait l’objet d’aucune divulgation publique.
À Bruxelles, les lobbyistes sont tenus d’enregistrer la plupart de leurs activités auprès des institutions européennes dans le registre de transparence, tandis que les commissaires et les hauts fonctionnaires de l’UE doivent déclarer leurs réunions officielles avec eux sur le site web de la Commission. « Les rencontres spontanées, ou les réunions à caractère purement privé ou social, ne sont pas couvertes par ces règles », a expliqué la Commission à Euractiv. Von der Leyen et Bayer n’ont pas souhaité commenter cet échange.
La présence d’Oelrich reflète à la fois ses fonctions de dirigeant d’entreprise et de lobbyiste à Bruxelles. En tant que président de la Fédération européenne des associations et industries pharmaceutiques (EFPIA), l’un des principaux sponsors de l’événement, il était sur scène dans le cadre d’un partenariat commercial avec Politico pour plaider en faveur de la déréglementation et de l’innovation pharmaceutique. Bayer est elle-même devenue un sponsor récurrent des événements médiatiques bruxellois, figurant à 16 reprises parmi les principaux sponsors des rassemblements de Politico analysés pour cet article. (Bayer et l’EFPIA figurent également parmi les clients d’Euractiv.)
©POLITICO.eu / Flickr | Stefan Oelrich, président de la division pharmaceutique de Bayer, et la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, se rencontrent lors de l’événement Politico 28 de 2025
Les dîners, les tables rondes et les conférences font depuis longtemps partie intégrante de la culture du lobbying. Ce qui change, c’est qui les organise.
Alors que les recettes publicitaires diminuent, que la croissance des abonnements stagne et que la menace d’un bouleversement lié à l’IA se profile, des médias tels que Politico, le Financial Times, The Economist, Euronews, The Parliament Magazine et Euractiv intensifient leurs activités événementielles visant directement l’élite bruxelloise.
Une zone grise émerge, d’où il est parfois difficile de distinguer où s’arrête le journalisme et où commence l’influence – une situation à laquelle les règles de transparence n’ont pas été conçues pour répondre et qui suscite un certain malaise au sein de la communauté des lobbyistes.
« Une carte de presse n’est pas un passe-droit pour échapper à la transparence », a affirmé James Stevens, directeur général de Rud Pedersen à Bruxelles. « Si une activité vise à influencer la politique de l’UE, elle devrait figurer dans le registre de transparence », a ajouté ce lobbyiste expérimenté.
Selon les règles de l’UE, le lobbying est généralement défini comme toute activité ayant pour but d’influencer l’élaboration des politiques publiques. Mais les juristes et les experts en déontologie affirment que les événements organisés par les médias tombent souvent dans une zone grise.
« Les médias jouent un rôle non défini lorsqu’ils organisent certains événements de lobbying », a affirmé Nick Aiossa, directeur de Transparency International à Bruxelles.
Une réception informelle après un débat public ne peut pas être qualifiée de lobbying, selon un avocat bruxellois spécialisé dans les déclarations de transparence, mais la situation change lorsque des entreprises paient des médias pour organiser des rencontres avec des décideurs politiques, placer des représentants de l’industrie à côté des hauts fonctionnaires qu’elles choisissent ou encore pour organiser des discussions politiques privées autour d’un thème de lobbying spécifique, ce qui est apparu dans divers supports marketing de différents médias consultés par Euractiv et lors de conversations avec 21 dirigeants de médias et lobbyistes.
Dans ces cas-là, a fait valoir l’avocat bruxellois, le média risque d’agir moins comme un éditeur et davantage comme un intermédiaire pour des activités d’influence. « Cette activité, et les revenus qui y sont liés, devraient vraisemblablement être divulgués », a-t-il déclaré.
Le business de l’accès en pleine expansion
Derrière le débat sur la transparence et l’éthique se cache une logique économique claire.
Dans l’ensemble du secteur de l’information, les événements sont devenus l’une des rares activités garantissant des marges élevées, dont trois cadres de médias estime qu’elles atteignent entre 35 % et 65 %. Au-delà des revenus directs, les conférences génèrent des pistes d’articles, renforcent l’accès des médias et consolident la visibilité et la fidélité auprès de leur public.
Les événements constituent désormais le troisième poste de revenus pour près d’un tiers des organes de presse. Au Financial Times, les revenus générés par le département FT Live ont doublé entre 2021 et 2024. De nouveaux acteurs tels que Semafor ont construit leur modèle autour de « briefings d’actualité et de rencontres en direct » destinés aux décideurs politiques et aux chefs d’entreprises, une activité qui représente désormais la moitié de ses revenus, selon Rachel Keidan, responsable de la communication chez Semafor. (Un actionnaire clé de Mediahuis, propriétaire d’Euractiv, a récemment investi dans Semafor).
« Les décideurs d’envergure mondiale souhaitent des échanges journalistiques vraiment intéressants, ce qui fait de l’événement un excellent business », a indiqué Ben Smith, fondateur de Semafor, à Euractiv.
À l’instar de la plupart des médias opérant dans ce domaine, Semafor affirme maintenir un « pare-feu » entre ses activités éditoriales et commerciales, c’est-à-dire des règles internes visant à empêcher les annonceurs et les sponsors d’influencer la couverture médiatique.
À Bruxelles – siège des institutions européennes et de dizaines de milliers de lobbyistes – ces pare-feu sont de plus en plus mis à l’épreuve, car de nombreux médias se disputent les mêmes clients.
Pour les lobbyistes, ces événements visent le plus souvent à briser la glace plutôt qu’à conclure un accord. Mais dans le monde des affaires publiques, pouvoir rencontrer les décideurs en personne représente déjà la moitié du chemin et peut valoir la peine de débourser des milliers d’euros pour y parvenir.
« À Bruxelles, l’accès lui-même devient une sorte de monnaie d’échange. Pouvoir dire que l’on a rencontré certaines personnes peut avoir autant d’importance que ce qui a été réellement discuté », selon un lobbyiste du secteur des transports qui, comme la plupart de ses pairs, ne souhaitait pas s’exprimer en son nom ni dévoiler le nom de son entreprise.
Un autre objectif, a-t-il ajouté, est de satisfaire son audience.
« Il y a un aspect performatif. On prend une photo, on la publie sur LinkedIn, on suit le nombre de vues… tout cela contribue à démontrer notre impact. »
Au fil du temps, cette première poignée de main peut se transformer en véritable étreinte. Les responsables entendent des arguments similaires répétés lors de plusieurs événements sur une courte période, ce qui est essentiel pour une campagne de lobbying, d’après un autre lobbyiste.
« Nous vivons dans une économie de l’attention », a ajouté le lobbyiste. « Lorsqu’un responsable est sur scène ou à un petit-déjeuner, il n’est pas à son bureau en train d’examiner les propositions des autres. »
Toutes les organisations ne peuvent pas se permettre une telle visibilité.
« Nous n’avons pas ce niveau d’accès, même dans les meilleurs jours », affirme Aiossa, de Transparency International, soulignant que les formules de sponsoring dépassent le budget de la plupart des groupes de la société civile.
Les lobbyistes eux-mêmes ont admis que le marché était devenu saturé.
« Il y a trop d’événements – c’est une véritable explosion », a affirmé un consultant senior d’un cabinet américain spécialisé dans les affaires publiques.
Une analyse d’Euractiv portant sur 1 102 événements de médias organisés à Bruxelles entre 2019 et 2025 a révélé que les sponsors dominants proviennent en grande majorité des secteurs les plus exposés à la réglementation européenne : la technologie, l’industrie pharmaceutique et l’énergie. Les décideurs politiques les plus souvent présents à ces événements reflètent les mêmes priorités, avec des commissaires chargés du commerce, de la concurrence, de la politique numérique et de la santé.
Le plan bruxellois de Politico
Plusieurs cadres actuels et anciens du secteur des médias attribuent la transformation de la culture événementielle bruxelloise à l’arrivée de Politico en Europe en 2015.
« Ils ont bouleversé le marché simplement grâce à un style différent », a déclaré un ancien employé, se souvenant d’un milieu événementiel marqué par des mises en scène peu inspirées accompagnées des plateaux de fromages un peu tristes. Politico a apporté un « style américain tapageur » qui a donné aux décideurs politiques l’impression d’être des stars, a-t-il ajouté.
Un éclairage professionnel, un style digne de la télévision et des journalistes pour modérateurs ont contribué à transformer les discussions sur les politiques publiques en événements prestigieux. Politico a indiqué que son activité événementielle a attiré 64 000 participants depuis son lancement.
Ces rassemblements sont présentés en interne comme une continuité en live du journalisme, les journalistes spécialisés en politique s’asseyant à la même table que les commissaires, les représentants de groupes d’intérêt (ONG) et les lobbyistes d’entreprise.
Dans des supports marketing examinés par Euractiv, Politico vante sa capacité à toucher « les décideurs politiques, les experts en politique publique et les dirigeants d’entreprise » grâce à des formules de sponsoring allant de 35 000 à 85 000 euros. Selon le niveau choisi, les sponsors peuvent obtenir des créneaux pour prendre la parole, des listes d’invités et des interviews individuelles sur scène.
Les sponsors n’influencent pas les questions des journalistes, selon plusieurs employés, et certains membres de la rédaction expriment même ouvertement leur malaise à l’idée de voir des compagnies pétrolières sponsoriser des débats liés au développement durable – ce que certains ont qualifié en interne de « greenwashing ». Au moins deux rédacteurs en chef sont chargés de rejeter les demandes commerciales jugées incompatibles avec les valeurs éditoriales, tandis que les partenariats impliquant des entités liées au gouvernement sont généralement déclinés.
Vient ensuite le fleuron d’un autre modèle d’événements avec le dîner de gala annuel « 28 » de Politico.
Cet événement, qui célèbre le classement établi par Politico des personnalités les plus influentes d’Europe, a été initialement conçu comme une occasion de se moquer un peu – voire de provoquer – les élites bruxelloises, se souviennent d’anciens employés. Le Hongrois Viktor Orbán a été le premier lauréat, sacré par les rédacteurs en chef « le subversif conservateur ».
Au fil des ans, le gala s’est transformé en une sorte d’après soirée des Oscars, où les invités en robes de bal et en smoking posent devant les logos des sponsors à leur arrivée.
L’édition 2025 comptait 35 tables, dont 22 sponsorisées, les invités étant placés selon un plan de table strict. Un participant a indiqué que les tables pouvaient coûter jusqu’à 30 000 €, incluant des opportunités de promotion de marque, des interviews potentielles sur scène et un service traiteur pour 6 invités. Les quatre invités restants sont souvent des fonctionnaires de l’UE invités par Politico.
Lors de la dernière édition, le directeur général de GSMA, un lobby du secteur des télécoms, Vivek Badrinath, était assis aux côtés de la commissaire à la Concurrence, Teresa Ribera, et de deux de ses conseillers, alors que le secteur attendait une décision clé en matière de fusion. L’équipe de Google était assise près des fonctionnaires de l’UE chargés de la politique technologique.
GSMA a déclaré que la disposition des places avait été attribuée par Politico et que son sponsoring de l’événement ainsi que sa participation sont conformes à toutes les lois applicables. La Commission a indiqué que les commissaires assistent régulièrement à des événements organisés par des parties prenantes dans le cadre de leur rôle institutionnel et que des conversations informelles sont attendues, tout en soulignant que les fonctionnaires doivent « respecter les normes les plus élevées en matière d’éthique professionnelle ». Google n’a pas répondu aux demandes de commentaires.
Selon quatre anciens employés de Politico, la proximité du média avec ses partenaires commerciaux s’est accrue après le rachat de la société par Axel Springer en 2021, renforçant l’importance stratégique de l’activité événementielle et des revenus qui y sont liés.
Politico a depuis multiplié les formats informels, allant des réceptions au « Politico Lounge » lors du Forum économique mondial de Davos, au « Politico Pub » lors de la Conférence sur la sécurité de Munich, en passant par le « Politico Speakeasy » lors du récent Forum GLOBSEC à Prague.
Fait révélateur, ce média s’est initialement forgé une réputation à Washington grâce à un journalisme sans concession, notamment en révélant comment le Washington Post avait proposé à des lobbyistes et à des dirigeants de fédérations un accès officieux et sans confrontation à « those powerful few » (ces quelques puissants) pour des montants compris entre 25 000 et 250 000 dollars.
Depuis, il a expérimenté des briefings privés à plus petite échelle à Bruxelles, réunissant des journalistes, des experts politiques et des clients, ainsi qu’un marketing plus direct lors d’événements, où les clients peuvent apposer leurs logos sur des bouteilles d’eau et des coussins. L’équipe chargée des événements co-organise également des rassemblements à grande échelle avec des fédérations industrielles ou des cabinets de lobbying. Parmi ceux-ci figurent une soirée de rentrée estivale en 2025 soutenue par près de 10 fédérations européennes, et le lancement de ses activités en Espagne avec le cabinet de conseil en affaires publiques beBartlet.
« Politico organise fréquemment des événements qui réunissent des décideurs politiques, des chefs d’entreprise et des journalistes pour des discussions politiques de fond – une pratique courante parmi les organes de presse à Bruxelles, y compris Euractiv, qui commercialise ouvertement des événements sponsorisés offrant une “opportunité de réseauter avec des acteurs influents” et qui donne aux clients la possibilité de décider si les événements d’Euractiv seront “officiels ou officieux” », a déclaré Gavin Sundwall, directeur exécutif de la communication.
Il a ajouté : « Nous sommes fiers que les normes éditoriales rigoureuses de Politico – qui ont fait de Politico la première source mondiale d’information politique et sur les politiques publiques – régissent nos événements en direct et toutes nos initiatives éditoriales. Le journalisme de Politico parle de lui-même. Nous encourageons Euractiv à publier cette déclaration dans son intégralité, et nous sommes convaincus qu’Euractiv appliquera à son propre modèle d’événements le même examen minutieux qu’il applique au nôtre. »
D’autres éditeurs se lancent sur le marché
D’autres éditeurs bruxellois, dont Euractiv, ont en effet développé des modèles comparables.
Euractiv a longtemps eu la réputation, à Bruxelles, d’accepter des partenariats ou des sponsorings que certains médias concurrents étaient plus réticents à accepter, notamment avec des acteurs liés à Huawei, à la Chine et à l’Azerbaïdjan. Interrogé sur le maintien de telles relations, René Moerland, éditeur d’Euractiv, n’a pas souhaité parler de clients spécifiques, mais a indiqué que l’éditeur belge Mediahuis a mis en place des procédures de diligence raisonnable plus strictes après avoir racheté le média en 2023.
« Par le passé, notre rédaction chez Euractiv travaillait également pour des clients commerciaux et sur des projets publics. C’est quelque chose que nous avons immédiatement changé à notre arrivée ici, et ce n’est plus le cas », a-t-il assuré.
Euractiv propose également des formules de sponsoring, notamment des tables rondes co-organisées pour environ 25 000 €, selon les documents marketing examinés pour cet article. Les « opportunités de prise de parole » lors de tables rondes existantes sont vendues pour environ 17 000 €. Son « Advocacy Lab » héberge en outre du contenu sponsorisé lié à certains événements et campagnes.
La direction d’Euractiv a rejeté les comparaisons entre les événements publics sponsorisés et les activités de lobbying. « Ce que nous faisons, c’est en réalité organiser une plateforme d’échange démocratique sur une base commerciale », a précisé Moerland, arguant que les événements sponsorisés sont clairement identifiés et distincts de la couverture éditoriale. Il a ajouté qu’Euractiv n’organise pas de dîners privés ni d’événements sponsorisés à huis clos, et que la couverture éditoriale reste « totalement indépendante et n’est jamais influencée par aucun client ».
D’autres médias bruxellois développent également leurs activités d’événements sponsorisés.
Euronews présente ses tables rondes politiques comme des occasions de « s’adresser aux responsables gouvernementaux et aux décideurs politiques », selon les supports marketing examinés pour cet article. Les sponsors peuvent participer à des programmes de type éditorial et à des débats politiques organisés au sein du Parlement européen, les partenaires pouvant suggérer des thèmes et des invités – là encore, sous réserve de l’approbation de la rédaction. Ce package de sponsoring, promettant une visibilité sur les « résultats post-débat », est proposé au prix de 30 000 euros. Les documents précisent qu’« aucune mise en avant de la marque du client sur place » n’est autorisée. Euronews n’a pas répondu à une demande de commentaires.
Un autre acteur de premier plan est The Parliament Magazine, qui, contrairement à la plupart des médias actifs dans ce domaine, est lui-même inscrit au registre de transparence de l’UE. La publication propose des dîners privés et des débats impliquant des députés européens et des conseillers politiques, y compris des événements organisés au sein ou aux alentours du Parlement européen.
Les supports promotionnels consultés par Euractiv proposent des « dîners de décideurs politiques » au prix de 22 750 €, décrits comme des occasions de discuter de dossiers législatifs et de « nouer des relations de confiance avec les députés européens et les conseillers politiques ». « Ces événements sont organisés de manière officielle, parfois selon la règle de Chatham House, et s’inscrivent toujours dans le cadre du travail journalistique, de l’analyse et de la couverture politique plus large de The Parliament », a expliqué la société à Euractiv dans un communiqué.
La cérémonie annuelle des MEP Awards organisée par la publication offre également aux sponsors l’accès à un dîner de gala aux côtés des législateurs via des formules coûtant plus de 8 000 €, mais les sponsors n’ont aucune influence sur les nominés ni sur le format de l’événement.
« Le journalisme indépendant de haute qualité de The Parliament assure la couverture de la politique et de l’élaboration des politiques de l’UE », a déclaré le média dans un communiqué, ajoutant que les partenariats soutenant les événements sont « totalement transparents et conformes aux règles institutionnelles de l’UE ».
Les défenseurs de la transparence soutiennent que les institutions elles-mêmes portent également une part de responsabilité dans le système qui s’est développé autour des événements politiques sponsorisés à Bruxelles.
« Le Parlement européen a la responsabilité, en tant qu’institution, de veiller à ce que les règles du lobbying soient respectées, en particulier dans ses locaux, et à ce que ces réunions soient déclarées », a affirmé Aiossa, de Transparency International.
Qui ne paie pas ne joue pas
Pour certaines entreprises, c’est précisément la confusion entre le lobbying et l’accès organisé par les médias qui importe.
« Les médias peuvent attirer les décideurs politiques plus facilement que les cabinets de lobbying. Ils garantissent la présence d’un éventail de voix, ce qui donne aux décideurs politiques un sentiment d’équilibre », d’après un lobbyiste du secteur tech à Bruxelles participant à ces événements.
Même les groupes soumis à des restrictions d’accès aux institutions de l’UE restent visibles sur la scène événementielle bruxelloise.
Amazon, qui s’est heurté au Parlement européen au sujet des règles de transparence, et Huawei, qui fait l’objet d’une surveillance croissante de la part des responsables de l’UE pour des raisons de sécurité, continuent d’apparaître lors de débats et de conférences organisés par les médias, selon plusieurs sources. Les lobbyistes du tabac, quant à eux, peuvent se voir imposer des limites quant à tout contact direct avec les décideurs politiques du domaine de la santé ou au sponsoring, mais trouvent néanmoins des moyens de faire passer leurs messages.
Parmi les récents exemples, un événement a été organisé l’année dernière par le Parliament Magazine, auquel a participé Anders Milton, président de la Snus Commission – un organisme produisant des études financées par l’Association suédoise des fabricants de snus (une poche de tabac), qui compte parmi ses membres British American Tobacco Sweden et Philip Morris International via Swedish Match, le plus grand fabricant de snus en Scandinavie.
Rien de tout cela n’enfreint les règles officielles. Mais les critiques affirment que cela révèle l’écart entre restrictions institutionnelles officielles et accès informel.
« Les événements sont un bon moyen de brouiller les pistes quant à qui interagit avec qui », a noté Aiossa. Grâce à cette voie, a-t-il ajouté, l’industrie du tabac n’a jamais été aussi active.
Le dilemme du modérateur
Cet essor des évènements de médias redéfinit un autre acteur clé : les journalistes au centre de cette transformation.
Certains reporters couvrant la politique européenne modèrent des tables rondes sponsorisées, rémunérées parfois directement par les sponsors. Pour les pigistes, ce travail peut constituer une source importante de revenus, mais il soulève également des questions de conflits d’intérêts lorsque des journalistes sont payés pour orienter des débats impliquant les mêmes institutions, entreprises ou décideurs politiques qu’ils couvrent. La question est délicate en France, où cette pratique, connue sous le nom de « ménage », est surveillée par l’organisme qui délivre les cartes de presse.
« La moitié des revenus d’un journaliste accrédité doit provenir d’activités strictement journalistiques », a déclaré un responsable de la Commission de la Carte d’Identité
des Journalistes Professionnels (CCIJP).
Cette distinction est devenue particulièrement difficile à établir, car il arrive que des responsables éditoriaux évoluent vers des fonctions axées sur les affaires, comme cela s’est produit chez Politico, où l’ancien rédacteur en chef Jamil Anderlini interviewe désormais directement les sponsors, mais dans le cadre de ses nouvelles fonctions commerciales en tant que directeur régional.
Certains font valoir que, comme les journalistes passent davantage de temps à organiser des discussions entre élites – plutôt qu’à les couvrir –, la différence entre rendre compte du pouvoir et le faciliter risque de devenir de plus en plus difficile à établir.
« Je continue de penser que les revenus supplémentaires générés par de tels événements ne compensent pas le risque d’une perte perçue d’indépendance », a indiqué Jean-Christophe Boulanger, PDG du média Contexte, qui a renoncé à développer cette activité.
« Quand je vois des concurrents vendre un accès privé à leurs journalistes, je pense que nous franchissons une ligne », a-t-il ajouté.
Une autre personnalité éminente du monde des médias a exprimé un point de vue différent.
« En fin de compte, c’est surtout une affaire de personnes : les bons journalistes poseront les bonnes questions même si l’événement est sponsorisé, car ils connaissent leur rôle. L’ambiguïté vient encore une fois des personnes, de celles qui se laissent influencer. »
Bon nombre des dirigeants de médias, des lobbyistes et des sponsors interrogés pour cet article ont défendu ces événements comme une partie légitime et transparente du débat démocratique, arguant que les décideurs politiques doivent entendre directement les entreprises, les ONG et les autres parties prenantes. Bayer a décrit le lobbying comme « une partie essentielle du processus démocratique », affirmant que son sponsoring d’événements organisés par des médias tels que Politico et Euractiv s’inscrit dans le cadre d’activités d’affaires publiques divulguées publiquement. De même, GSMA a déclaré que le sponsoring d’événements organisés par les médias permet aux groupes industriels « d’entendre directement les décideurs politiques dans un forum ouvert », ajoutant que ces rassemblements réunissent « un large éventail d’acteurs » et favorisent « un dialogue ouvert ».
Les détracteurs ont toutefois fait valoir que le problème réside moins dans l’existence du lobbying en soi que dans un déséquilibre d’accès et de visibilité au sein de l’écosystème d’influence bruxellois — en particulier lorsque des secteurs disposant de moyens financiers importants peuvent sponsoriser de manière répétée les espaces où les décideurs politiques, les journalistes et les représentants de l’industrie se rencontrent de manière informelle.
« Cela reflète le déséquilibre entre les intérêts des entreprises et ceux de la société civile à Bruxelles », a noté Lola Avril, professeure au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et experte en réglementation du lobbying. « Le lobbying informel représente 80 % du travail d’un lobbyiste ici, et bien qu’il soit normal de rencontrer des acteurs privés, tout le sujet est de savoir qui bénéficie de cet accès, et comment cela influence la réflexion des décideurs politiques. »
« Tout cela alimente une confusion plus générale et renforce l’idée que les médias sont proches, voire complices, du pouvoir, et certaines personnes tirent clairement profit de ce système », a affirmé Alexandre Alaphilippe, cofondateur de l’EU DisinfoLab, une ONG qui lutte contre la désinformation. « Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, c’est de rendre compte de cette activité. »

Participation d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, au dîner de gala POLITICO 28 – Class of 2025. © Union européenne, 2025
Lors du dîner de gala organisé par Politico, Stefan Oelrich s’est peut-être contenté de discuter de la météo bruxelloise avec Ursula von der Leyen.
Au fond, cela n’a guère d’importance.
Sa présence sur scène a déjà fait passer le message.
« L’Europe doit se ressaisir et libérer son potentiel dans le secteur pharmaceutique, en le soutenant par de meilleures incitations et en garantissant l’accès à l’innovation pour les patients », a écrit Politico, résumant ses propos.
« Au lieu d’essayer de nous compliquer la vie et de proposer une nouvelle idée bureaucratique, nous devrions trouver des moyens de libérer nos forces », a lancé Oelrich.
Il y aura sans aucun doute un autre dîner de gala pour défendre à nouveau cette cause – avec des commissaires, des lobbyistes et des journalistes réunis autour des mêmes tables.
(mk, jp, bw, vc, cz)
Image principale : Commission européenne, Maskot, Stockphoto via Getty Images / Graphisme de Miriam Sáenz de Tejada.
