Pesticides et restauration de la nature : Frans Timmermans a tenté d’obtenir le soutien des eurodéputés

Les cabinets de Frans Timmermans et du commissaire à l’Environnement, Virginijus Sinkevičius, ont tenu des réunions individuelles avec les eurodéputés afin de les rallier aux propositions de l’exécutif européen concernant la réduction des pesticides et la restauration de la nature

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Environment Council meeting in Brussels
Le vice-président de la Commission et commissaire à l'Energie, Frans Timmermans (à gauche), et le commissaire à l’Environnement, Virginijus Sinkevičius (à droite). [[STEPHANIE LECOCQ | EPA PRESS]]

Les cabinets du vice-président de la Commission, Frans Timmermans, et du commissaire à l’Environnement, Virginijus Sinkevičius, ont tenu des réunions individuelles avec les eurodéputés afin de les rallier aux propositions de l’exécutif européen concernant la réduction des pesticides et la restauration de la nature. C’est ce qu’ont confié des eurodéputés à EURACTIV.

Les réunions, qui ont eu lieu durant la séance plénière du 8 au 11 mai, font suite à la décision du Parti populaire européen (PPE) de centre droit de rejeter deux propositions cruciales dans le cadre du Pacte vert pour l’Europe (Green Deal) : le règlement sur l’utilisation durable des pesticides (SUR) et la loi sur la restauration de la nature (NRL), qui sont critiquées en raison des inquiétudes liées à la sécurité alimentaire.

La proposition SUR vise à réduire de moitié l’utilisation et les risques liés aux pesticides d’ici 2030, comme le prévoit la politique alimentaire phare de l’UE, la stratégie « de la ferme à la table » (Farm to Fork), tandis que la NRL vise à restaurer les écosystèmes dégradés de l’UE.

Ensemble, les deux constituent les piliers fondamentaux des ambitions politiques visant à restaurer la nature en Europe d’ici 2050.

Contacté par EURACTIV, un représentant du cabinet de M. Timmermans a confirmé que les réunions avaient bien eu lieu, principalement avec le vice-président lui-même et une série de différents eurodéputés et leur personnel, et qu’elles avaient pour but de « passer en revue leurs préoccupations et de clarifier la proposition de restauration de la nature ».

Lors d’une récente réunion de la commission de l’Agriculture (AGRI) du Parlement européen, le vice-président Frans Timmermans a lui-même admis avoir discuté des détails avec « plusieurs eurodéputés ».

L’une d’entre elles était l’eurodéputée libérale suédoise Emma Wiesner, qui siège à la commission de l’Environnement (ENVI). Cependant, selon Mme Wiesner, ces réunions avaient pour but de les persuader de voter en faveur des propositions, qualifiant cette manœuvre de « déloyale » de la part de la Commission.

« Ces réunions outrepassent le rôle de fonction publique de la Commission », a-t-elle déclaré à EURACTIV, qualifiant celles-ci de « sans précédent » et de « non professionnelle ».

Mme Wiesner a révélé que les membres du cabinet présents avaient « menacé de différer la proposition sur les nouvelles techniques génomiques (NGT) » (voir ci-dessous pour plus de détails) s’ils n’étaient pas d’accord avec le règlement sur l’utilisation durable des pesticides et la loi sur la restauration de la nature.

Un autre eurodéputé, qui a préféré rester anonyme, a confirmé à EURACTIV avoir également rencontré le cabinet de Frans Timmermans pour discuter du même sujet, ajoutant que des réunions avaient été organisées ou proposées avec « beaucoup d’eurodéputés ».

« La Commission s’éloigne du mode convaincant pour passer au chantage », a déclaré l’eurodéputé à EURACTIV, ajoutant que les réunions étaient « perçues négativement » par de nombreux députés.

Alors que cet eurodéputé voit la décision de retenir la proposition sur les NGT comme un « coup de bluff », il a exprimé ses frustrations sur le déroulement de la conversation jusqu’à ce point.

« M. Timmermans dit maintenant qu’il est ouvert à la discussion, mais ce n’était pas le cas au début », a-t-il souligné.

« Monter la gauche contre la droite »

Selon Emma Wiesner, la politique en elle-même devrait être « valable, sans qu’il soit nécessaire de recourir au chantage pour la faire adopter ».

« La Commission monte la gauche contre la droite, renvoyant un côté contre l’autre dans un jeu de ping-pong, et ce n’est pas la bonne manière de procéder », a-t-elle déclaré.

La gauche est plus favorable au règlement sur l’utilisation durable des pesticides et à la loi sur la restauration de la nature, tandis que la droite est plus favorable aux nouvelles techniques génomiques, ce qui signifie que les deux ont quelque chose à perdre dans ce scénario, a-t-elle expliqué.

« La Commission devrait faire ses devoirs et présenter une législation solide dès le départ plutôt que d’avoir recours à des techniques de chantage », a-t-elle réitéré, soutenant que la Commission préfère adopter une législation « rapidement plutôt que correctement ».

Au lieu de cela, la Commission devrait convaincre les eurodéputés uniquement avec des arguments politiques, a souligné l’eurodéputée.

« Si [la législation] n’est pas à la hauteur, elle devrait être repensée », a-t-elle déclaré, appelant la Commission à être « plus humble, plus ouverte » dans son approche.

La démarche a également été sévèrement critiquée par Herbert Dorfmann, coordinateur du PPE pour l’agriculture, qui l’a comparée à une « extorsion ».

« Le Parlement européen n’est pas un enfant » que l’on menace de priver de bonbons s’il ne se tient pas sage, a-t-il déclaré.

« S’il s’agit là de l’idée de [MM] Timmermans et Sinkevičius de la politique et la démocratie, cela en dit long sur leur façon de penser », a-t-il expliqué à EURACTIV.

Emma Wiesner rejette également les efforts visant à lier les propositions de manière à retarder la proposition sur les nouvelles techniques génomiques.

« Cette idée d’une approche globale est absurde », estime Mme Wiesner, accusant la Commission de réécrire l’histoire et de « l’inventer au fur et à mesure ».

« S’il s’agissait d’une approche globale depuis le début, l’évaluation d’impact aurait également dû le refléter avec une “évaluation d’impact globale” », a-t-elle conclu.

Gerardo Fortuna a contribué à la rédaction de cet article.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]