Réforme des retraites : le gouvernement face à la rue
La Première ministre Elisabeth Borne va rencontrer les partenaires sociaux mardi et mercredi avant la présentation du projet de réforme des retraites en Conseil des ministres le 10 janvier. Les syndicats sont vent debout, déplorent l’absence de toute concertation réelle avec l’exécutif et sont prêts à battre le pavé.
La Première ministre Elisabeth Borne va rencontrer les partenaires sociaux mardi et mercredi avant la présentation du projet de réforme des retraites en Conseil des ministres le 10 janvier. Les syndicats sont vent debout, déplorent l’absence de toute concertation réelle avec l’exécutif et sont prêts à battre le pavé.
« Assez régulièrement, j’ai été accueilli par la Première ministre, voire le président, pour exposer mes revendications. J’étais écouté très poliment, avec beaucoup d’attention. Puis, je sortais de leur bureau et tout ce que j’avais pu leur dire était oublié ».
Cela fait longtemps que François Hommeril, président de la Confédération française de l’encadrement – Confédération générale des cadres (CFE/CGC), n’arrondit plus les angles pour critiquer la nature des concertations entre le gouvernement et les partenaires sociaux en amont de la réforme des retraites.
« Les syndicats ont été écoutés d’une oreille très distraite, mais le texte de loi était écrit d’avance. Je n’attends rien de la rencontre avec Elisabeth Borne », soupire-t-il à EURACTIV, déplorant que rien n’ait été fait de la part de l’exécutif pour tenter de trouver un « consensus social ».
Financer, financer, financer
Organisations syndicales et patronales sont attendues à Matignon mardi (3 janvier) et mercredi (4 janvier), en amont d’une présentation du projet de réforme en Conseil des ministres le 10 janvier. Le gouvernement avait déjà repoussé la date de dépôt, prévue initialement le 15 décembre.
Si le projet de loi irrite, il ne prend personne de court. Le président Emmanuel Macron, alors candidat à sa propre réélection début 2022, avait promis d’augmenter l’âge de départ à la retraite. Un souhait réitéré lors de ses vœux aux Français : « cette année [2023] sera celle d’une réforme des retraites qui vise à assurer l’équilibre de notre système pour les années et décennies à venir ». La réforme devrait voir le jour cet été.
Tout se base sur le rapport annuel du Conseil d’orientation des retraites (COR) de septembre 2022, dont l’analyse et l’interprétation restent ambiguës. S’il affirme que le système de retraites sera « en moyenne déficitaire » sur les 25 prochaines années, la situation à plus long terme est beaucoup moins claire, le rapport affirmant que « de 2032 jusqu’à 2070, malgré le vieillissement progressif de la population française la part des dépenses de retraite dans la richesse nationale serait stable ou en diminution ».
Le problème de financement des retraites sur le moyen-terme semble établi : « s’endetter pour payer les retraites, c’est donc mettre à la charge des générations futures une dette qui n’a aucune contrepartie en termes d’actifs publics », analysait le blog spécialisé fipaddict en mai dernier.
Plutôt que de passer par la dette, le gouvernement a donc opté pour une hausse de l’âge légal de départ à la retraite : « si on ne veut pas baisser les pensions, il faut progressivement augmenter la durée du temps de travail », martelait encore mardi Mme Borne sur Franceinfo. Elle se dit ouverte aux négociations pour caler cet âge à 65 ans, ou 64 ans sous couvert d’une augmentation des cotisations, dont les modalités restent encore à définir.
Une réforme injuste
Les organisations syndicales ne l’entendent pas de la même oreille. Toutes sont d’accord pour souligner le caractère injuste de la réforme, qui, selon elles, devrait pénaliser en premier chef les travailleurs moins qualifiés, entrés plus tôt sur le marché du travail et à l’espérance de vie plus faible, contraints de travailler plus pour bénéficier d’un taux plein.
La crainte d’une baisse générale du niveau de vie des retraités est aussi prégnante, le COR lui-même estimant que le niveau de vie moyen des retraités est condamné à chuter : entre 75,5 % et 87,2 % du revenu des actifs d’ici 2070, contre 101,5 % en 2019
Enfin, le gouvernement est accusé de combler les trous de la raquette et de faire des économies sur le dos des travailleurs, alors qu’une hausse de l’âge légal de départ est la manière la plus rapide d’augmenter les recettes. La Première ministre nie en bloc, confirmant que « tous les efforts » serviront à financer les retraites, et rien d’autre.
« Le gouvernement est bloqué sur le totem de l’âge légal de départ », déplore Cyril Chabanier, président de la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC). « Il nous écoute mais nos propositions sont activement rejetées ».
La CFTC soulignait dès les premières heures de la réforme la nécessité d’un « mix de solutions », alliant augmentation des cotisations retraites et annulation de certains systèmes d’exonérations de cotisations patronales, avant d’arriver à un système universel à points. Une réforme préconisée par l’ancien haut-commissaire aux Retraites Jean-Paul Delevoye en 2019, qui avait vu les syndicats se déchirer et les grèves s’installer sur le temps long.
« Nous nous retrouvons sur un sujet majeur face à l’Etat qui n’est pas prêt à céder un pouce de terrain », abonde M. Hommeril, pour qui toute tentative de compromis avec l’exécutif est vouée à l’échec. La priorité, selon la CFE/CGC, est ailleurs : créer un meilleur partage de la valeur et augmenter les salaires.
Sous les pavés, l’intersyndicale
Et ainsi de toutes les autres organisations syndicales, qui se retrouvent dans leur condamnation unanime de la réforme. La Confédération générale du travail (CGT) parle de « régression sociale », tandis que la Confédération française démocratique du travail (CFDT) « est toujours opposée au recul de l’âge légal de départ en retraite ». 53 % des Français ne sont « pas convaincus » de la priorité de la réforme, selon un sondage Harris Interactive pour RTL publié lundi (2 janvier).
Le contexte plus large est loin d’être rose : s’ajoute à la réforme des retraites celle de l’assurance-chômage, qui a fait parler d’elle pendant les fêtes alors que le projet de décret ajoutait un nouveau tour de vis à la durée d’indemnisation si le taux de chômage national tombait sous la barre des 6 %, prenant les syndicats de court. La proposition a depuis été retirée.
Enfin, l’inflation est au plus haut, alors que le pouvoir d’achat est la première préoccupation de 72 % des Français, selon le sondage Harris Interactive.
« Macron veut que ça clash et espère que les syndicats peineront à mobiliser car le sujet lasse et il est dur de motiver les foules en janvier », glisse un syndicaliste à EURACTIV, sous couvert d’anonymat. « Nous ne portons quasiment aucun espoir dans ces concertations, nous sommes prêts à aller à la rue ».
De fait, battre le pavé semble la dernière option possible : « en l’absence de toute négociation, un conflit se met en place, que l’Etat a créé de toutes pièces », affirme M. Hommeril. Ses adhérents sont « plus mobilisés que jamais ».
Même son de cloche chez la CFTC, qui se veut pourtant réformatrice, et pour qui descendre dans la rue est la dernière des solutions : « la mobilisation se prépare ».
Rendez-vous le 10 janvier.