Roumanie : des abus inhumains commis dans des centres de soins se transforment en scandale politique

En Roumanie, un réseau criminel bien établi, composé de fonctionnaires et de particuliers, tenait des centres de soins destinés à des personnes âgées et handicapées comparables à des « camps nazis », où les personnes étaient laissées à l’abandon, sans nourriture ni soins.

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Dans ces centres, qualifiés d’« asiles de l’horreur » par les médias roumains, des personnes âgées étaient emprisonnées, battues et privées de nourriture. [SHUTTERSTOCK/Rawpixel.com]

En Roumanie, une enquête a révélé qu’un réseau criminel bien établi, composé de fonctionnaires et de particuliers, tenait des centres de soins destinés à des personnes âgées et handicapées comparables à des « camps nazis », où les personnes étaient laissées à l’abandon, sans nourriture ni soins.

Attention, cet article contient des images et des descriptions pouvant heurter la sensibilité des lecteurs.

Les procureurs roumains ont découvert des personnes dans des conditions épouvantables dans trois centres de soins près de Bucarest, où près de 100 personnes âgées étaient affamées, torturées et exploitées.

La nouvelle a bouleversé la scène politique roumaine et provoqué l’ire de la société.

La semaine dernière, la direction roumaine d’investigation sur les infractions en matière de crime organisé et de terrorisme (DIICOT) a inculpé 26 personnes, dont plus de la moitié ont été placées en détention préventive ou assignées à résidence.

Les propriétaires de ces centres employaient plusieurs individus qui ciblaient principalement les personnes âgées — surtout les personnes seules et sans famille — et les encourageaient à vendre leur appartement.

Ensuite, ils les convainquaient de leur remettre leur pension pour qu’elles puissent être placées dans des centres de soins pour handicapés après délivrance de fausses attestations par le réseau criminel.

Le réseau criminel collectait toutes les subventions publiques destinées aux personnes handicapées, dont le montant pouvait s’élever à environ 1 000 euros par personne et par mois, et les internait définitivement.

Ces dernières années, les centres ont reçu près de 800 000 euros de la part des autorités locales. Bien que l’argent soit destiné aux soins des personnes âgées, la majeure partie de ces sommes était dépensée en drogues, prostituées et fêtes, selon les procureurs.

Le rapport des procureurs indique par exemple que le propriétaire d’un centre a dépensé plus de 5 000 euros en une soirée pour des divertissements.

Dans cet article, EURACTIV a décidé de publier certaines photos publiées par les médias locaux afin de montrer la cruauté du réseau criminel.

Le visage de l’inhumanité

Dans ces centres, qualifiés d’« asiles de l’horreur » par les médias roumains, des personnes âgées étaient emprisonnées, battues et privées de nourriture.

Les équipes médicales d’urgence ont également trouvé des boutons et des restes de vêtements mâchés dans le ventre des patients, témoignant de leur tentative désespérée de satisfaire leur faim.

Les habitants de la région ont rapporté aux médias roumains qu’ils avaient vu les personnes âgées, affamées et nues, mendier de la nourriture à la clôture de centres, et ce même pendant les froides journées d’hiver. Elles ont également été privées des médicaments dont elles avaient besoin.

Selon la presse roumaine, certains centres accueillaient également de jeunes handicapés.

Le psychiatre Gabriel Diaconu, qui a examiné les patients après leur libération de ces centres de l’horreur, a expliqué que le scandale mettait en lumière non seulement « l’indifférence et la tolérance à l’égard de la cruauté et de la dégradation morale, mais aussi la facilitation de la torture ».

« Le système de protection sociale roumain est au bord de l’effondrement », a-t-il averti.

Un véritable scandale politique

Le sujet des abus commis dans les centres pour personnes handicapées a été révélé au public roumain pour la première fois en février, à la suite d’une enquête menée par le Centre roumain pour le journalisme d’investigation (CIM) et le Buletin de București (BdB).

Les journalistes ont découvert un réseau de connexions entre les agresseurs et les fonctionnaires qui étaient censés mettre fin aux abus mais ont été corrompus.

De hauts fonctionnaires ont ensuite tenté de rejeter la responsabilité sur des fonctionnaires de rang inférieur et sur l’inadéquation de la législation.

« Tous étaient au courant », a déclaré Ovidiu Vanghele, un journaliste d’investigation qui a suivi l’affaire et a apporté la preuve que de nombreuses institutions responsables étaient au courant des abus au moins depuis janvier 2023.

Iana Matei, activiste dans le domaine de la traite des êtres humains, a confié à EURACTIV que quelques fonctionnaires avaient démissionné, mais « aucun [fonctionnaire] de haut rang [ne l’avait fait], alors que les ONG elles craignent une chasse aux sorcières ».

La situation, en particulier dans le comté d’Ilfov, au nord de Bucarest, est connue depuis novembre 2022, selon un rapport de l’Autorité nationale pour l’inspection sociale obtenu par TVR News.

Contacté par EURACTIV, le ministère roumain du Travail et de la Protection sociale a indiqué que l’Autorité nationale pour la protection des droits des personnes handicapées (ANPDPD) avait déjà constaté les conditions dans lesquelles les personnes âgées étaient retenues dans les deux centres depuis août et novembre 2022, grâce aux bénévoles de l’association Saint-Gabriel le Brave.

Le ministère a indiqué que l’Autorité avait procédé à des vérifications et que les problèmes signalés avaient été résolus.

Toutefois, l’implication de responsables politiques dans ce scandale a également causé des tourments au sein du gouvernement de coalition dirigé par le Premier ministre socialiste Marcel Ciolacu.

Les médias roumains ont rapporté que les centres de soins étaient dirigés par un conseiller de la ministre socialiste de la Famille, Gabriela Firea, en poste depuis 2021.

En outre, deux des trois centres de soins privés se trouveraient dans la ville dont le maire est le mari de Mme Firea, tandis que la sœur de celle-ci dirige la direction générale de l’assistance sociale, qui délivre des certificats aux personnes handicapées.

Mme Firea a déclaré que ce scandale constituait une tentative de l’« intimider », de ruiner son image et de l’écarter de la course à la direction du Parti socialiste roumain (PSR).

Le Premier ministre a promis de ne montrer « aucune pitié » à l’égard des responsables de ces abus.

Le président roumain Klaus Iohannis, actuellement à Vilnius pour le sommet de l’OTAN, a qualifié la situation de honte nationale.

Contacté par EURACTIV, un porte-parole de la Commission européenne a déclaré que l’exécutif européen était au courant de l’affaire et qu’une enquête était en cours à l’échelle nationale. Cependant, le porte-parole a insisté sur le fait qu’il s’agissait d’une question relevant des autorités nationales sous contrôle de tribunaux indépendants.

À ce stade de l’enquête, il n’est pas encore clair si des fonds de l’UE ont été utilisés par les criminels. Si tel est le cas, la procureure en cheffe du Parquet européen, Laura Codruța Köves, ancienne procureure en cheffe de la lutte contre la corruption en Roumanie, pourrait intervenir.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]