Sortie du glyphosate : les résultats contrastés des fermes expérimentales françaises
Depuis une dizaine d’années, les 3 000 fermes Dephy expérimentent des systèmes économes en produits phytosanitaires, et notamment en glyphosate. Bien que la tendance générale soit à la baisse, l'abandon total n'est pas pour demain.
Depuis une dizaine d’années, les 3 000 fermes Dephy expérimentent des systèmes économes en produits phytosanitaires, et notamment en glyphosate. Bien que la tendance générale soit à la baisse, l’abandon total n’est pas pour demain.
Lionel Monclat, viticulteur bordelais a passé le cap en 2021. « Pour des raisons environnementales », il a voulu se passer complètement de glyphosate, l’herbicide le plus utilisé dans le monde, et particulièrement en viticulture pour maîtriser la végétation concurrente autour des plants.
« J’ai toujours fait de l’agriculture raisonnée, en diminuant tous les intrants, produits phytosanitaires et engrais. L’abus de molécules, quelle qu’elle soit, a un coût économique et environnemental. Mais lorsque nous traitons, c’est par nécessité », rappelle-t-il à Euractiv.
En 2012, le producteur de vin AOP « Cadillac » intègre le réseau des fermes Dephy, créées à la suite du Grenelle de l’environnement en 2008 pour répondre aux engagements français de réduction drastique des produits phytosanitaire et de sortie du glyphosate dans le cadre du plan Ecophyto
Aujourd’hui ces 3 000 fermes expérimentales, réparties sur tout le territoire, en bio et en conventionnel, expérimentent des techniques de biocontrôle ou IPM (Integrated Pest Management). En clair : travailler avec la nature et pas contre, en utilisant des substituts naturels, en faisant preuve d’ingéniosité et en variant les stratégies pour réduire les pesticides.
Pas question, non plus, de bannir totalement les produits de synthèse, mais de ne les utiliser qu’en cas d’urgence et en dernier recours pour assurer la production.
Selon les derniers chiffres comparant les moyennes 2018-2020 aux trois années initiales (2014-2016), « nous constatons une réduction de plus de 25 % de l’IFT (Indicateur de Fréquence de Traitements phytosanitaires), dans toutes les filières », partage à Euractiv Nicolas Chartier, responsable traitement et valorisation des données Dephy.
Rappelons que le plan Ecophyto 2+ visait une baisse nationale de 25 % à partir de 2020, puis 50 % d’ici 2025. Les fermes Dephy se trouvent donc dans les clous de la feuille de route gouvernementale, ce qui n’est pas le cas de l’ensemble des exploitations françaises : entre 2009 et 2020, la baisse n’a pas dépassé 10 % selon les chiffres du gouvernement.
Quant au glyphosate, la Ferme France ne fait guère mieux : alors qu’Emmanuel Macron avait annoncé son abandon dans les trois ans en 2017, force est de constater que nous en sommes encore loin.
Baisse relative pour le glyphosate
« En moyenne, l’utilisation de glyphosate baisse également dans le réseau Dephy, mais de façon très variable. En grande culture et polyculture élevage, par exemple, les doses appliquées diminuent en moyenne de 16 %, mais davantage de systèmes y ont recours », poursuit-il.
En grandes cultures, le travail du sol permet de retirer les mauvaises herbes avant un semis, à la place d’un herbicide. Mais pour des raisons environnementales, le labour est souvent remplacé par l’implantation de cultures intermédiaires. Or, ces dernières doivent tout de même être retirées avec un herbicide, pour « nettoyer » la parcelle avant le changer de culture.
« Cette tendance augmente la dépendance au glyphosate », admet Nicolas Chartier. Si bien qu’en grande culture, un agriculteur sur deux ne parvient toujours pas à se passer de l’herbicide.
Dans l’ensemble des filières, la baisse tendancielle de l’utilisation de glyphosate dans les fermes Dephy se heurte de fait à un plafond de verre, contrairement à d’autres molécules.
« C’est un peu une déception », concède l’agronome. Mais il reste cependant optimiste : les nouvelles réglementations depuis 2020 vont peut-être changer la donne. Parmi elles, l’interdiction d’utilisation de glyphosate sur un sol labouré, la restriction de la dose annuelle autorisée et l’abandon de certaines formulations commerciales.
Un argument que les données nationales accréditent : après une augmentation de 42 % entre 2019 et 2020, les quantités de glyphosate vendues ont diminué de 10 % entre 2020 et 2021.
Temps de travail, économie, taille des parcelles
Pour désherber ses 30 hectares de vigne, le viticulteur Lionel Monclat a investi dans du matériel mécanique de pointe pour désherber. « Je ne suis pas tellement satisfait de mes résultats », avoue-t-il après deux ans d’expérience.
« Au lieu de deux passages pour le glyphosate, nous en faisons quatre actuellement avec nos machines de désherbage mécanique, ce qui demande deux fois plus de temps. Sans parler de la vigne que l’on abîme avec un impact sur le rendement ».
D’après le rapport sur l’usage du glyphosate dans les fermes Dephy, les principaux freins à la réduction ou à l’arrêt du glyphosate identifiés par les agriculteurs concernent les « aspects organisationnels » (manque de temps pour une destruction mécanique), « l’efficacité plus aléatoire des destructions mécaniques », « les difficultés techniques », mais également « la forte compétitivité économique du glyphosate face à ses alternatives directes ».
En effet, les alternatives, telles que les investissements dans du matériel de désherbage mécanique, peuvent se révéler bien plus onéreuses. « Il me faudrait davantage de matériel pour réussir, mais je n’ai pas la capacité de financement nécessaire », avoue le viticulteur qui sort de deux ans de crise – la sécheresse en 2022 et le mildiou en 2023.
Selon une vaste étude de l’Inrae, une sortie du glyphosate pourrait augmenter le budget d’une ferme dépendante du glyphosate de 80 € par hectare.
Comme le montrent ces 3 000 laboratoires à ciel ouvert, se passer du glyphosate dépend d’une multitude de contraintes propres à chaque système agricole. En viticulture, la pente du terrain ou la densité de plantation conditionnera, par exemple, l’accès aux machines de désherbage, et donc potentiellement l’usage du glyphosate.
En grande culture ? « Un agriculteur qui a de grandes surfaces (200 hectares et plus) aura moins de temps pour une gestion mécanique de l’interculture (labour, travail superficiel, etc.), la souplesse d’utilisation du glyphosate (un unique passage) explique l’attractivité de cette solution », ajoute Nicolas Chartier.
Accompagnement et soutien
Les coordinateurs des fermes Dephy reconnaissent tout de même qu’il est « possible techniquement de réduire voire d’arrêter le glyphosate dans un grand nombre de situations », mais « cela entraîne un besoin de reconception parfois très profond des systèmes ».
« Il faudra donc un effort important en termes d’accompagnement et de soutien des producteurs, à tous les niveaux de la filière, pour assurer le succès du plan de sortie du glyphosate », conclut le rapport Dephy.
Alors que les États européens s’apprêtent à voter une nouvelle fois sur le renouvellement du glyphosate pour les dix prochaines années, la France, qui s’est abstenue, souhaite maintenir son cap de réduction progressive, sans interdiction radicale.
Le gouvernement devrait ainsi présenter début 2024 le nouveau plan Ecophyto de sortie des pesticides, en tenant compte des résultats du réseau Dephy. La diminution de 50 % des pesticides est repoussée à 2030, comme cela a été annoncé fin octobre.