Interdiction de la pêche de fond dans l'UE : « des centaines de milliers d’emplois vont disparaître », selon le président du CNPM

Toute la semaine les pêcheurs français ont manifesté leur colère contre l'accumulation des mesures imposées par l'Etat et l'UE, en particulier le dernier plan de la Commission européenne sur l'interdiction de la pêche de fond dans les zones protégées.

Euractiv France
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Olivier Le Nézet, président du Comité National des Pêches Maritimes [CNPMEM]

Toute la semaine les pêcheurs français ont manifesté leur colère contre l’accumulation des mesures imposées par l’État et l’UE, en particulier le dernier plan de la Commission européenne sur l’interdiction de la pêche de fond dans les zones protégées. Pour Olivier Le Nézet, président du comité national des pêches, les conséquences en matière d’emploi et de souveraineté alimentaire seront lourdes.

Olivier Le Nézet est président du Comité national des pêches et président du port de pêche de Lorient-Kéroman (Morbihan).

Le plan d’action de la Commission européenne, Plan pour une pêche résiliente, prévoit une interdiction de la pêche de fond – dragues, sennes, chaluts, etc. – dans les aires marines protégées (AMP) en 2030. Comment avez-vous reçu cette annonce ?

Cette décision est incompréhensible, hors sol. Prenons l’exemple de la drague, qui concerne particulièrement la conchyliculture. Cela signifie la fin des huîtres plates, des langoustines ou des coquilles Saint-Jacques. Alors que la France est un exemple de gestion des coquilles Saint-Jacques au niveau mondial, pourtant pêchées dans des zones protégées Natura 2000.

De même que les chaluts à langoustines pêchent depuis 150 ans sur la grande vasière [sud Bretagne] et nous avons la zone la mieux protégée au monde. Une tempête a plus d’impact dans le déplacement des sédiments que n’importe quelle activité de pêche de ce type.

Selon la Commission européenne, sur les 12 % d’AMP que contiennent les eaux communautaires, seul 1% est « strictement protégé ». L’abandon de ces techniques invasives n’est-il pas un préalable nécessaire pour protéger correctement les écosystèmes ?

La Bretagne possède 74 % d’aires marines protégées en France, le golfe de Gascogne représente plus de 40 % des AMP européennes. Et dans ces aires marines, les pêcheurs ont fait déjà beaucoup. Ils ont mis en place des parcs marins, certains depuis plus de 25 ans, pour protéger la biodiversité et nos ressources. Cela a permis notamment de restaurer les stocks de langoustes rouges qui ont failli disparaître dans les années 1990-2000. Tout cela pour que l’UE leur interdise ensuite de travailler. C’est injuste.

Un autre volet important de ce plan concerne la décarbonation de la filière. La flotte française est-elle prête à entamer sa transition énergétique ?

La transition énergétique est pertinente, et nous sommes en phase avec cela. Mais la Commission ne précise pas quelles seront les modifications des règles communautaires et quels moyens supplémentaires seront engagés. Pour l’instant, ce sont ceux du FEAMPA [Fonds européen pour les affaires maritimes, la pêche et l’aquaculture] – 6-7 milliards d’euros. Il en faudrait 10 fois plus.

Faudra-t-il renouveler l’ensemble de la flotte ?

À mon avis, oui. On ne fait pas du neuf avec du vieux. Si vous changez le moteur de votre vieille voiture, la carrosserie ne va pas tenir dix ans. Les bateaux n’auront pas la même taille. L’hydrogène n’occupe pas les mêmes volumes que le gasoil.

Et il y a la question du prix de l’énergie : l’hydrogène est certes une énergie verte, mais qui coûte aussi cher que le gasoil aujourd’hui. Donc une transition d’ici à 2030 avec des moyens dérisoires et des ambitions purement politiques, n’est pas atteignable, c’est de l’affichage.

Emmanuel Macron avait exprimé son soutien à la filière pêche lors du Salon international de l’agriculture. Il s’était dit « déterminé à s’opposer » à la Commission sur ce sujet…

Il avait dit clairement qu’il s’opposerait au plan d’action. La Première ministre a tenu les mêmes propos 48 heures après. Comme les ministres, l’Assemblée nationale et le Sénat. Mais également le Parlement européen et la commission Pêche, dans une démarche identique. La Commission fait l’unanimité contre elle. Nous sommes dans un déni de démocratie, et nous ne pouvons pas nous défendre.

Quels seront les impacts socio-économiques de ce Plan pour une pêche résiliente ?

Les conséquences n’ont même pas été mesurées. La Commission parle de 4-5000 emplois menacés. Mais il n’y a pas que les producteurs, c’est toute une filière qui sera impactée. Il y aura probablement plusieurs dizaines, voire des centaines de milliers d’emplois qui vont disparaître. Et ce, dès demain. Car même si l’application est prévue pour 2030, les entreprises ne vont plus vouloir investir. Elles se diront : sauve qui peut !

Brexit, Covid, guerre en Ukraine, ajoutez à cela la récente décision du Conseil d’État qui a fermé des zones de pêche dans le golfe de Gascogne : quelles peuvent être les conséquences à plus long terme de cette crise que traverse la pêche française depuis plusieurs années ?

La seule chose à laquelle était parvenue l’Europe, ce n’est pas la monnaie unique – les Britanniques n’y étaient pas -, ni le social, ni la défense : c’était l’unification des eaux, le « miracle bleu ». Mais depuis le Brexit nous avons perdu des zones de pêche, et aujourd’hui la guerre est à notre porte. Pendant ce temps, l’UE reste les bras croisés devant les importations des pays tiers qui ne font qu’augmenter. En France, 80 % des poissons que nous consommons viennent de l’étranger. Avec ce plan de la Commission nous serons bientôt à 99 %. Et on nous parle de souveraineté alimentaire ?