Yerman Mukhtar : On ne construit pas de murs dans la steppe
Yerman Mukhtar, le président de la commission des affaires étrangères, de la défense et de la sécurité du parlement kazakh, explique, dans ce vaste entretien, ce que sont les initiatives « Trois dialogues ».
Yerman Mukhtar, le président de la commission des affaires étrangères, de la défense et de la sécurité du parlement kazakh, explique, dans ce vaste entretien, ce que sont les initiatives « Trois dialogues ».
Yerman Mukhtar est le président de la commission des affaires étrangères, de la défense et de la sécurité du Mazhilis (la chambre des représentants) du Parlement du Kazakhstan.
Il s’est entretenu avec le rédacteur en chef d’Euractiv, Georgi Gotev.
Pouvez-vous nous expliquer l’initiative des « Trois dialogues » du Kazakhstan ? À Bruxelles, nous n’avons entendu parler que d’un seul de ses aspects, l’invitation du président du Kazakhstan, Nursultan Nazarbayev, visant à accueillir un sommet des grands acteurs géopolitiques : les États-Unis, la Russie, la Chine et l’UE.
L’idée d’un tel sommet mondial a été exprimée pour la première fois par le président du Kazakhstan, Nursultan Nazarbayev, en 2015, lors du 60e anniversaire des Nations unies. En 2016, il a réitéré cette idée lors d’une réunion de l’Union économique eurasiatique. Puis, une nouvelle lors du sommet Asie-Europe (ASEM) à Bruxelles en octobre 2018. En ce sens, l’annonce faite en Chine en avril dernier dans le cadre du forum « One Belt-One Road » (une Ceinture, une Route) n’était pas une initiative spontanée, c’était une initiative déjà testée lors de différents forums au cours des quatre dernières années.
La philosophie de l’idée est liée à la réputation de notre pays. Je viens d’apprendre qu’un match de Coupe Davis Inde-Pakistan aura lieu dans notre capitale Nursultan parce que les deux pays n’ont pas accepté que ce match de tennis se joue au Pakistan. Mais, ils ont accepté de jouer ce match au Kazakhstan et nous en ont remerciés. Deux pays du sud au climat chaud vont donc venir dans la capitale hivernale du Kazakhstan [où, au moment de cette interview, la température était de -20 degrés Celsius] pour jouer un match officiel de la Coupe Davis.
Cette histoire m’a rappelé le sommet de la CICA [Conférence sur l’interaction et les mesures de confiance en Asie] qui s’est tenu à Almaty [l’ancienne capitale du Kazakhstan] en 2002, lorsque de graves tensions sont apparues entre ces deux pays. Et notre président a réussi à faire asseoir les dirigeants de l’Inde et du Pakistan, deux puissances nucléaires, à la même table. Ils ont également souscrit à un document commun, et nous avons vu les tensions entre les deux diminuer. Je donne ces exemples pour expliquer notre philosophie de paix et de coopération.
En ce qui concerne les grands acteurs, les États-Unis, la Russie, la Chine et l’UE, nous savons que les États-Unis et la Russie ont leur propre programme, et il en va de même pour les États-Unis et la Chine, celui-ci étant largement économique. Il y a un point commun : tous les acteurs sont membres du club nucléaire. Bien sûr, dans le cas de l’UE, seuls la France et le Royaume-Uni possèdent des armes nucléaires. Mais, les États-Unis, la Russie et la Chine ont leurs plans géopolitiques et leurs stratégies pour accroître leur potentiel, pour accroître leur influence. Il est clair que ces pays ne s’assiéront pas autour de la table demain. Cependant, il faudrait les y encourager.
Il est nécessaire de créer un contexte politique, un contexte médiatique menant à la concrétisation de cette proposition. Bien entendu, chacun de ces pays est très différent, mais le Kazakhstan a de bonnes relations avec tous. L’année dernière, le président Nazarbayev a rencontré le président Trump, cette année, le président Tokayev était aux États-Unis pour la session de l’Assemblée générale des Nations unies. De plus, nous avons de bonnes relations et un partenariat stratégique avec la Fédération de Russie, un partenariat global avec la Chine, et il y a quelques jours, j’ai rencontré une délégation de l’UE. Ils nous ont rendu visite au Kazakhstan, et nous avons souligné que l’Italie était le dernier membre de l’UE à ratifier l’Accord de partenariat et de coopération renforcé. D’ailleurs, la prochaine étape est la simple procédure avant la pleine entrée en vigueur de cet accord, à partir du 1er janvier 2020.
En bref, nous avons la possibilité, avec chacun de ces acteurs mondiaux, d’échanger nos points de vue. Et ce qui est important, c’est que notre initiative est déjà à l’ordre du jour.
Concernant le « second D » – l’Eurasie, pouvez-vous préciser comment votre pays envisage d’unir les potentiels de la CICA [Conférence pour l’interaction et les mesures de confiance en Asie] et de l’OSCE [Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe] ? Pouvez-vous mieux expliquer ce qu’est la CICA – cette conférence peu connue du public européen ?
L’histoire de la CICA a commencé en 1992, lorsque le président Nazarbayev a proposé l’initiative à l’Assemblée générale des Nations unies. Aujourd’hui, 27 pays d’Asie, tous acteurs sur le continent, sont membres de cette organisation. Il s’agit de l’Inde, de la Chine, des deux Corées, du Pakistan, de la Russie, de la Turquie, de l’Ouzbékistan, du Vietnam, de l’Égypte, ainsi que de huit observateurs, dont les États-Unis et le Japon. Les organisations observatrices sont entre autres l’OSCE et l’ONU.
Quel est le rôle du Kazakhstan dans la CICA ? Nous sommes un pays eurasien, une grande partie de notre territoire se trouve sur le continent européen. Nous sommes le seul pays à avoir pu convoquer le sommet de l’OSCE ici, en 2010. Après leur réunion à Astana, comme la capitale était alors appelée, les dirigeants de l’OSCE n’ont pas pu se réunir à nouveau sous le même format, les tentatives ont échoué.
Étant donné nos relations étroites avec l’OSCE et notre rôle au sein de la CICA, le président Nazarbayev a formulé l’idée d’avoir une version asiatique de l’OSCE, une Organisation pour la sécurité et la coopération en Asie. Cela signifie qu’il faut changer le format de la CICA, la transformer en OSCA. Nous vivons à une époque très dynamique. Et deux méga-continents, l’Europe et l’Asie, pourraient coopérer très activement dans le cadre de ces grandes organisations, l’OSCE et l’OSCA. Nous avons exprimé nos idées, et nous pensons qu’elles font leur chemin.
À propos de votre remarque selon laquelle le public bruxellois ne connaît pas très bien la CICA – cela ne fait que nous motiver à faire davantage pour la promouvoir. Je suis le chef, du côté kazakh, du Comité pour la coopération entre le Kazakhstan et l’UE. Au Parlement européen, nous avons eu des réunions, et nous avons invité nos homologues, pendant la « semaine verte » du PE en février 2020. Nous discuterons des perspectives de notre coopération. Nous sommes également heureux de discuter avec la presse, et nous comptons sur des interviews comme celle-ci pour sensibiliser l’Occident aux initiatives dans l’espace asiatique.
Concernant le « troisième D », comment voyez-vous l’établissement d’un dialogue systématique entre l’Union économique eurasiatique (UEEA) et l’UE ?
Le Kazakhstan est un acteur clé de l’UEEA. L’UE est le plus grand partenaire de notre pays en matière de commerce et d’investissement. Et nous en sommes heureux. Bien sûr, si l’UEEA est devenue une communauté composée de la Russie, du Kazakhstan, du Belarus, de l’Arménie et du Kirghizstan, cela augmente le potentiel de coopération économique. Tous les moyens de transport se déploient le long de cette grande ligne allant de l’Asie du Sud-Est à l’Europe et vice-versa. En créant une infrastructure moderne, le Kazakhstan a considérablement réduit le temps de passage des marchandises sur son territoire.
Si nous parlons de l’ANASE (l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est), l’un de ses membres importants est le Vietnam. Les 15 et 16 novembre, j’étais en visite au Vietnam et ce pays a signé un accord de libre-échange avec l’UEEA. Cela permet à un pays très dynamique, avec un taux de croissance de 7 %, de profiter de tous les avantages du marché de l’UEEA. La Serbie a signé un accord similaire, et l’Égypte est également intéressée. Ce qui se trouve au fond, c’est le pragmatisme économique. Lorsque les relations économiques sont fortes, la composante politique est également prévisible.
Mais les sanctions contre la Russie dans le contexte de l’annexion de la Crimée et de la crise en Ukraine orientale n’empêchent-elles pas les relations entre l’UE et l’UEEA de se développer ?
Malheureusement, les sanctions sont une question de réalité, et des motifs politiques se cachent toujours derrière elles. Les sanctions visent la Fédération de Russie et le Kazakhstan n’en fait pas l’objet. Mais, étant donné que nous avons des relations économiques très étroites, il va de soi que les sanctions ont un impact sur la situation économique. La solution pourrait être de séparer les questions politiques des questions économiques, et de se rendre compte que les sanctions ne peuvent pas durer éternellement. Toutes les guerres, notamment les guerres commerciales, prennent fin. Je dirais que les pertes sont pour les deux parties. Les sanctions sont une politique contre-productive. Nous vivons à l’époque des technologies de l’information, notre jeunesse va étudier loin, nous recevons des investisseurs de pays lointains, nous travaillons sur des projets communs. Le rideau de fer de la guerre froide n’est plus possible. Je crois que le pragmatisme va prévaloir, au niveau régional et mondial.
Permettez-moi de donner comme exemple la coopération en Asie centrale. Nous constatons qu’au cours des deux ou trois dernières années, la coopération économique entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan a connu une croissance exponentielle, de même qu’entre l’Ouzbékistan et le Tadjikistan, nous voyons les pays discuter ensemble de la sécurité régionale. En effet, la sécurité est nécessaire au développement, et le développement doit être dans l’intérêt des peuples. Le monde vit à une époque de méga-communication, et la méga-communication devrait renforcer notre coopération, c’est ma conviction personnelle la plus forte.
Vous êtes le président de la commission des affaires étrangères, de la défense et de la sécurité de votre Parlement. Comment résoudre un problème régional tel que celui de l’Afghanistan ?
L’histoire a montré qu’une solution militaire au problème afghan ne peut être trouvée. Les Britanniques ont échoué, l’Union soviétique a échoué, les États-Unis ont échoué. L’utilisation de la force ne peut pas changer la mentalité. Je vais donner un exemple, il est peut-être petit, mais il est révélateur. Notre pays alloue des fonds pour que de jeunes Afghans puissent étudier au Kazakhstan, recevoir une formation de médecin, d’ingénieur. Et en passant cinq ans au Kazakhstan, ces gens rentrent dans leur pays avec d’autres valeurs. L’UE soutient de tels programmes et apporte également des fonds.
Si je comprends bien, l’UE soutient de telles initiatives parce que les jeunes Afghans qui reçoivent une formation au Kazakhstan retournent dans leur pays, tandis que ceux qui étudient dans l’UE veulent rester, et ne contribuent pas à l’avenir de leur pays.
Je peux le confirmer. Et j’ai personnellement vu la vague d’immigration vers l’Europe en 2015, notamment à la gare de Vienne, de Budapest ou de Salzbourg. J’ai parlé à ces personnes et elles m’ont dit : nous venons ici pour rester.
Le 9 décembre à Paris, un sommet se tiendra pour aider à résoudre la crise ukrainienne. Quels sont les enjeux pour le Kazakhstan ?
Nous n’avons pas de problèmes avec la Russie, et nous n’en avons pas non plus avec l’Ukraine. Nous aimerions que ce sommet fasse progresser les relations entre ces deux pays si proches par leur histoire, leur culture et leur langue. Une percée aurait une influence positive sur le climat mondial. La Russie est un grand pays et l’Ukraine est un grand pays. Un foyer de tension de moins dans l’espace eurasiatique ? Nous ne pouvons que soutenir un tel effort.
Comment le Kazakhstan a-t-il réussi à préserver ses bonnes relations avec la Russie, alors que d’autres n’y sont pas parvenus ?
Il est vrai que l’expérience des différents pays varie. Nous avions la bonne politique. Le Kazakhstan est un pays multiculturel, avec des Russes, des Ukrainiens, des Bulgares, des Polonais, des Coréens, des Ouïghours, mais contrairement aux États membres de l’UE ou aux États-Unis, ni dans la constitution du Kazakhstan, ni dans sa législation, ni dans notre vocabulaire, nous ne parlons jamais « minorités ». Nous les appelons des citoyens de notre pays.
Nous avons également été proactifs, en proposant des formats pour nos relations avec Moscou. La Communauté des États indépendants a été créée à Almaty. L’UEEA a également été formulée pour la première fois par le président Nazarbayev à l’université de Moscou [en 1994].
Mais les Kazakhs sont mauvais dans un domaine. Nous ne pouvons pas construire de murs. Parce que dans la steppe, il n’y a pas de murs.