Aux Pays-Bas, la polarisation met la démocratie à l’épreuve
Longtemps symbole du consensus politique et social, les Pays-Bas connaissent une période de forte polarisation à la veille des élections du 29 octobre. Le pays, autrefois modèle de pragmatisme, est aujourd’hui traversé par des tensions qui mettent à l’épreuve sa démocratie.
AMSTERDAM — Pendant des décennies, la « culture du polder », ce modèle néerlandais de compromis entre syndicats, entreprises et gouvernement, garantissait la stabilité politique. Mais cette époque semble aujourd’hui révolue. Et la manière dont les Néerlandais résoudront l’impasse politique actuelle pourrait donner un aperçu de l’avenir de l’Europe dans son ensemble : ses démocraties pourront-elles encore combler les divisions, ou le centre, longtemps considéré comme acquis, a-t-il déjà disparu ?
Malgré une économie solide et un chômage faible aux Pays-Bas, la confiance dans les institutions s’effondre, sur fond de crise du logement, pression migratoire et colère d’une jeunesse qui se sent abandonnée.
Résultat : la politique néerlandaise s’est fragmentée en une mosaïque de petits partis — des militants pour les droits des animaux aux groupes minoritaires turcs — rendant la formation de coalitions de plus en plus difficile.
Montée du populisme
Ces tensions sont palpables à travers le pays à l’approche des élections de mercredi.
À la mi-octobre, sur la célèbre Museumplein d’Amsterdam, de jeunes hommes vêtus de noir ont scandé « Nous sommes les Pays-Bas. Nous sommes les Pays-Bas ! » (comprendre : « nous sommes Néerlandais et vous ne l’êtes pas »), tout en brandissant le drapeau du prince, un symbole récupéré par les collaborateurs nazis néerlandais. La police montée a dispersé le rassemblement, mais certains ont tout de même eu le temps de faire le salut nazi près de la maison d’Anne Frank.
Certains hurlaient des insultes visant Frans Timmermans, ancien vice-président de la Commission européenne et leader de l’alliance électorale du Parti travailliste et de la Gauche verte (PvdA-GL). Ce dernier a ensuite été agressé verbalement par un groupe d’hommes masqués dans un café d’Amsterdam, un épisode qui a fortement marqué un pays qui se targuait autrefois de modération et de tolérance.
« Vieze kankerhond », a craché un homme au visage du leader de gauche. Une insulte signifiant littéralement « sale chien cancéreux ».
L’homme masqué a également traité Frans Timmermans de « salaud de gauchiste », puis il est sorti du café en faisant le salut nazi.
Le ton anti-immigration de ce rassemblement reflète une désillusion plus large qui a même gagné le courant dominant.
La dirigeante libérale-conservatrice Dilan Yeşilgöz, du Parti populaire pour la liberté et la démocratie, VVD, fille de réfugiés politiques turcs, qualifie les jeunes Néerlandais de « génération dont la vie est en suspens ». L’accès à la propriété et même à la location est devenu inaccessible pour beaucoup, et le ressentiment à l’égard de la politique d’asile des Pays-Bas ne cesse de croître.
Le VVD a dominé la politique néerlandaise pendant plus d’une décennie sous l’ancien Premier ministre Mark Rutte, aujourd’hui secrétaire général de l’OTAN, dont la démission en 2024 a fait suite à ce qu’il a qualifié de « crise de l’asile ».
Le facteur Wilders
Allié fidèle de Viktor Orbán en Hongrie et de Benyamin Netanyahou en Israël, Geert Wilders est la figure la plus controversée de la politique néerlandaise et vit depuis près de deux décennies sous protection policière.
Son Parti pour la liberté (PVV), qui a remporté les dernières élections, arrive en tête dans la plupart des sondages. Bien que son rêve était de devenir Premier ministre, ses trois partis de coalition n’étaient pas prêts à faire de lui l’homme le plus puissant des Pays-Bas. Geert Wilders est donc resté en dehors du gouvernement, propulsant le technocrate Dick Schoof (indépendant) à la tête de la coalition.
Ce gouvernement s’est toutefois effondré au début de l’année, après des affrontements sur les décrets en matière d’immigration.
Alors que Geert Wilders se présente comme le défenseur de l’identité néerlandaise, ses détracteurs affirment que son mouvement sape les normes démocratiques.
« Nous n’avons tout simplement pas assez de logements pour tout le monde », reconnaît un responsable de l’Agence centrale pour l’accueil des demandeurs d’asile. « Mais la colère est de plus en plus dirigée contre les personnes, et non contre les politiques », déplore-t-il.
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Crise du logement et tensions frontalières
Dans les villes frontalières comme Ter Apel, principal centre d’accueil des demandeurs d’asile du pays, des centaines de migrants dorment dans des abris surpeuplés. Les bénévoles affirment même que certaines familles de migrants sont contraintes de passer la nuit dehors faute de place.
La population des Pays-Bas est passée de 14 millions d’habitants en 1980 à près de 18 millions aujourd’hui. Pourtant, la construction est à la traîne, freinée par la pénurie de main-d’œuvre et les règles environnementales strictes de l’UE.
Les déductions d’intérêts hypothécaires pouvant atteindre 40 % ont fait grimper les prix. Carsten Brzeski, économiste en chef pour l’Europe de la Banque ING, impute cette situation aux « goulets d’étranglement de l’offre et à l’urbanisation rapide », en particulier dans la région du Randstad, qui comprend Amsterdam, Rotterdam, La Haye et Utrecht.
L’arrivée d’étudiants étrangers a encore accru la demande. En conséquence, il y a peu de place pour les demandeurs d’asile. Rien qu’à Amsterdam, plus de 1 500 réfugiés vivent à bord d’un bateau de croisière qui coûte 100 000 euros par jour aux contribuables.
Par ailleurs, si traverser la frontière entre l’Allemagne et les Pays-Bas reste facile, les automobilistes qui se dirigent vers l’est doivent affronter des files d’attente interminables et font face à des agents armés depuis que l’Allemagne a rétabli les contrôles frontaliers complets l’année dernière, ce qui contraste fortement avec la politique d’ouverture de l’ex-chancelière Angela Merkel.
Colère dans les banlieues
À Uithoorn, près de l’aéroport de Schiphol, la colère suscitée par l’immigration a dégénéré en violences. Après le viol et le meurtre d’une jeune fille de 17 ans en août, vraisemblablement imputables à un migrant sans papiers, des centaines de personnes se sont rassemblées pour manifester. « J’ai attendu 12 ans pour obtenir un logement social », a déclaré Mieke, une infirmière de 31 ans. « Aujourd’hui, je paie 1 200 euros pour 40 mètres carrés, tandis que les demandeurs d’asile obtiennent immédiatement un logement. »
L’ancien député populiste Wybren van Haga a enflammé la foule en déclarant ne pas vouloir « vivre à côté de 250 violeurs ». La police anti-émeute est intervenue lorsque des pétards ont été lancés et que les manifestants se sont affrontés avec les forces de l’ordre.
Les résidents étrangers se sentent mal accueillis. « Je comprends les manifestations », explique Salome Natroshvili, une réfugiée géorgienne à Ter Apel. « Nous vivons aux crochets des contribuables, et ils sont en colère. »
L’avenir du centre politique
Les opposants à Geert Wilders avertissent que son succès pourrait aggraver les divisions qui existent déjà en Allemagne, en France et en Italie. Pourtant, les partis traditionnels ont du mal à proposer une vision fédératrice.
Les dirigeants centristes tentent désormais de former une coalition de dernier recours — une version néerlandaise de la « grande coalition » allemande — pour éviter un nouvel éclatement politique.