Compétitivité : les entreprises européennes préconisent un changement « profond » des politiques de l’UE
Des organisations d’entreprises européennes appellent l’UE à adopter des « changements structurels profonds » pour stimuler la compétitivité, estimant que les subventions et les droits de douane risquent de décourager l’innovation.
De grandes organisations d’entreprises européennes appellent l’Union européenne (UE) à adopter des « changements structurels profonds » pour stimuler la compétitivité de l’Union, estimant que la persistance des subventions et des droits de douane risque de décourager l’innovation et de lancer une « course aux subventions » coûteuse avec la Chine et les États-Unis.
Europe Unlocked, un groupe de 19 associations d’entreprises européennes influentes, dont la Confédération des associations patronales allemandes (BDA) et la Table ronde des industriels européens (ERT), appelle, dans une prise de position publiée lundi 28 octobre, les dirigeants de l’UE à placer l’ouverture du commerce et les investissements axés sur le marché au centre de leur stratégie économique.
« Nous voyons un risque dans le débat politique actuel que les politiques se concentrent sur l’autosuffisance et l’intervention de l’État, une voie sans issue pour l’économie européenne », avertit Kieran O’Keeffe, directeur exécutif d’Europe Unlocked.
« Nous ne devrions pas consacrer nos efforts politiques à choisir des gagnants ou des secteurs privilégiés, mais plutôt nous concentrer sur la manière dont nous construisons des marchés ouverts et compétitifs qui aideront tout le monde à prospérer », souligne-t-il.
Les auteurs de la prise de position invitent également les dirigeants européens à éviter de reproduire les politiques économiques de la Chine et des États-Unis, dont le « mercantilisme et le protectionnisme » inquiètent de plus en plus de capitales européennes.
« Les dirigeants de l’UE doivent poursuivre des changements structurels profonds pour rendre l’économie de l’Union plus dynamique et productive, plutôt que de compter sur des solutions à court terme ou d’essayer d’imiter les approches d’autres pays », peut-on lire dans le document.
« L’UE ne peut pas gagner une course aux subventions avec les États-Unis et la Chine », car elle « n’a pas la puissance budgétaire nécessaire pour surpasser ses concurrents mondiaux », est-il également indiqué.
Ces remarques contrastent fortement avec un consensus croissant à Bruxelles selon lequel l’Europe devrait renforcer ses projets d’« économie stratégique » vis-à-vis des politiques économiquement agressives entreprises par d’autres acteurs mondiaux — en premier lieu, Pékin et Washington.
Par exemple, l’ancien président de la Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi, a récemment appelé l’Europe à « changer radicalement » son modèle économique pour éviter d’être à la traîne derrière ceux qui, selon lui, « ne respectent plus les règles » d’un système multilatéral pourtant fondé sur des règles, faisant référence aux Chinois et aux Américains.
Pour ce faire, il a donc exhorté les décideurs politiques à protéger un large éventail de secteurs stratégiquement importants, dont l’automobile, les semi-conducteurs et les industries à forte consommation d’énergie.
Dans son rapport sur la compétitivité de l’Union publié en septembre, Mario Draghi a également exprimé un certain soutien au principe des droits de douane, tout en avertissant que de telles mesures « ne devraient pas être appliquées systématiquement » et devraient toujours être « alignées sur l’objectif principal », qui est de stimuler la productivité.
Selon les dernières projections du Fonds monétaire international (FMI), publiées la semaine dernière, le PIB de l’UE ne devrait croître que de 1,1 % cette année, soit deux fois et demie moins que celui des États-Unis (2,8 %) et plus de quatre fois moins que celui de la Chine (4,8 %).
Favoriser les accords commerciaux et les législations non contraignantes
Dans le document, les organisations d’entreprises invitent également les fonctionnaires de l’UE à redoubler d’efforts pour conclure ou actualiser des accords de libre-échange avec les blocs commerciaux « prioritaires », notamment le Mercosur (qui compte parmi ses membres l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay), l’Australie et d’autres nations partenaires d’Asie et d’Afrique. Pour ce faire, Bruxelles devrait « poursuivre ses réformes, si nécessaire, afin de faciliter la conclusion de nouveaux accords ».
« Si l’Europe ne donne pas la priorité à ces relations, d’autres le feront », préviennent-elles.
Cet appel pourrait contrarier plusieurs acteurs clés dans l’UE, tels que les agriculteurs et les défenseurs du Pacte vert pour l’Europe (Green Deal). Ces derniers craignent en effet que les partenaires commerciaux des pays du Mercosur n’aient pas à se conformer aux mêmes normes environnementales et sociales que les Européens en matière de production, ce qui résulterait en une concurrence déloyale.
« L’Europe se concentre trop sur la réduction des risques — elle doit adopter une approche pragmatique également axée sur la coopération internationale et l’optimisation des opportunités », peut-on lire dans le document, où il est précisé que les accords de libre-échange sont également nécessaires pour que les entreprises européennes puissent « bénéficier » des 85 % de croissance du PIB mondial qui se jouent en dehors de l’Europe.
Parmi les autres recommandations politiques, les entreprises préconisent une réduction « systématique » du fardeau règlementaire qui pèse sur elles en adoptant des alternatives moins strictes. Par exemple, l’autorégulation et la corégulation, basées sur les meilleures pratiques sectorielles ou les lignes directrices internationales plutôt que sur des règlementations contraignantes. Pour cela, elles préconisent de donner la priorité aux accords commerciaux et à l’établissement de normes internationales plutôt qu’à une « règlementation unilatérale qui a un impact » sur les « partenaires commerciaux » et les exportateurs de l’UE.
Dans leur prise de position, les organisations d’entreprises encouragent également les décideurs politiques à poursuivre l’approfondissement du marché unique européen, en particulier du marché des capitaux et des télécommunications, et à mettre en œuvre une série de politiques. Citons par exemple la reconversion professionnelle pour combler le déficit de compétences en Europe, notamment en facilitant l’accès des immigrés qualifiés au marché de l’emploi européen.
Rationaliser les règles du Green Deal
Le groupe d’entreprises exhorte ensuite l’Europe à poursuivre la transition énergétique, appelant également la Commission européenne à développer « une voie claire » pour les options technologiques et règlementaires afin de poursuivre la décarbonation après 2030. Les entreprises sollicitent notamment des discussions sur « l’utilisation de solutions “appelables” [“dispatchables” en anglais] dans le bouquet énergétique ».
Cependant, elles appellent également à une approche plus rationnelle et rationalisée des politiques relatives au Green Deal. Les entreprises affirment qu’il pourrait y avoir des incohérences entre, par exemple, de nouvelles règles visant à rationaliser l’octroi de permis pour les énergies renouvelables et les projets de réseau, et d’autres lois maintenant des limitations strictes sur leur développement.
Les entreprises européennes signataires de la prise de position souhaitent également davantage d’actions pour garantir la sécurité de l’approvisionnement énergétique de l’Europe, en mettant l’accent sur des actions coordonnées des États membres avant des initiatives centralisées de l’UE.
En ce qui concerne le déploiement des technologies vertes, elles réitèrent leurs appels à se concentrer sur des stratégies axées sur le marché, s’opposant à l’idée de « donner des avantages artificiels à des solutions technologiques spécifiques ». Cela fait écho aux récents appels des États membres à s’assurer que les législations environnementales poursuivent le principe de « neutralité technologique », c’est-à-dire qu’elles permettent à un plus large éventail de technologies d’atteindre les objectifs de réduction des émissions.
Toutefois, une application stricte de ce principe de « neutralité technologique » se révèle à ce jour difficile, les critiques soulignant que les marchés du captage de carbone et de l’hydrogène nécessiteront de vastes réseaux de transport, qui ne pourront probablement pas être mis en place par le marché à lui seul.
Développements de la politique technologique
La prise de position examine également les options politiques pour le secteur des télécommunications. Elle aborde notamment le débat concernant l’accélération du déploiement de l’infrastructure haut débit, qui est réapparu dans la lettre de mission de la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, à la vice-présidente désignée à la Souveraineté technologique, à la Sécurité et à la Démocratie, Henna Virkkunen.
Conformément à ce que l’industrie des télécommunications avait demandé, mais n’avait pas obtenu lors des négociations sur la loi sur l’infrastructure du gigabit (Gigabit Infrastructure Act, GIA) en février 2024, le groupe plaide en faveur d’un assouplissement des processus nécessaires au déploiement de la fibre optique et des infrastructures 5G.
Parallèlement, le groupe d’entreprises européennes soutient également la modification de la manière dont les autorités nationales de la concurrence examinent les fusions dans le secteur des télécommunications. Cela reprend et assouplit la position exprimée dans le rapport de Mario Draghi sur la compétitivité de l’Union et d’Enrico Letta sur le marché unique européen, ainsi que les appels des grands lobbies des télécommunications.
La prise de position des groupes d’entreprises européennes reste toutefois ambiguë sur les questions politiques spécifiques qui font l’objet d’un débat animé, comme l’assouplissement des règles relatives aux fusions transfrontalières, réclamé par de nombreux acteurs du secteur.
Enfin, les entreprises recommandent également une révision du règlement général sur la protection des données (RGPD) de l’UE afin d’en assurer une application cohérente, sans préciser s’ils souhaitent une réouverture complète du règlement — ce que l’exécutif européen a déconseillé, mais que certains eurodéputés préconisent — ou plutôt une refonte des règles procédurales qui passent actuellement par le processus législatif.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]