La guerre russo-ukrainienne a touché presque tous les aspects du secteur agroalimentaire, de l’énergie aux engrais. EURACTIV France se penche ici sur les multiples impacts de la guerre sur le secteur, et sur les réponses que la France a apporté jusqu’à présent.
Depuis le début des hostilités, l’énergie et les cours de matières premières explosent : une douche froide pour les exploitants français. Comme lors de la crise du Covid, la guerre russo-ukrainienne a révélé la dépendance de la France vis-à-vis des pays étrangers. Une dépendance particulièrement forte dans le secteur agricole puisque l’Ukraine et la Russie sont devenues en quelques années de véritables puissances exportatrices.
Energies
La Russie fournit aux européens une grande partie de leurs énergies fossiles : 27% du pétrole, 41% du gaz, 10% du charbon. Les prix de ces combustibles, indispensables aux activités agricoles, ont vu leurs prix gonfler ces dernières semaines. Si le prix du baril de pétrole tend à baisser, il dépassait il y a peu les 100 dollars.
Résultat, le plein de Gasoil non routier (GNR) pour alimenter les machines a mécaniquement grimpé : « Un tracteur, cela peut consommer entre 150 et 200 litres par jour et une moissonneuse-batteuse, entre 250 et 300 litres, soulignait Gérald Duwer agriculteur au Plessis-Placy dans le journal régional La Marne (Grand Est). Désormais, celui-ci a atteint 1 200 € le mètre cube. »
Même punition pour le gaz. « Avant le Covid, la tonne de gaz coutait 680 euros maintenant 1000 euros, mais le pire c’est le gasoil, de 650 euros la tonne, on est passé à 2400 euros » témoignait Philippe Rauly, un autre éleveur de bovins, dans le sud de la France (Vignon-en-Quercy) au journal La dépêche.
Alimenter le tracteur au GNR, réchauffer une serre au gaz, assurer la ventilation, l’éclairage, l’alimentation des bêtes à l’électricité… La consommation énergétique représente une part colossale des dépenses courantes. Selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME), « une exploitation agricole dépense en moyenne 7 800 €/an en énergie directe dont 5 100 € en carburant et combustibles indexés sur le prix du pétrole. »
La commission européenne publiera mercredi (23 mars) une communication sur les moyens de faire face à la crise énergétique. Selon une ébauche du document qu’EURACTIV a pu parcourir, l’accent devrait être mis sur le biogaz pour protéger le secteur.
Alimentation animale
Les matières premières ne sont pas en reste. A elles deux, la Russie et l’Ukraine assurent 30% des exports mondiaux en blé et 20% du maïs. Dans les pays européen, en particulier en France, le secteur de l’élevage subit de plein fouet l’augmentation du prix des céréales et protéines végétales, à la base de l’alimentation du bétail. Les tourteaux de tournesols et le maïs sont par ailleurs largement importés d’Ukraine.
« Les productions de porc et de volaille, alimentés au grain, sont un peu plus touchées et plus rapidement, même si c’est difficile pour le moment d’être précis en termes de chiffres. Pour les bovins, c’est différent : la base est le fourrage et l’herbe, surtout au printemps lorsque les bêtes vont sortir » explique à EURACTIV Jérémy Decerle, député Européen et éleveur de bovins en Saône-et-Loire.
Engrais
Pour les cultivateurs, le sujet des engrais s’avère lui aussi plus que problématique. L’azote tout particulièrement, l’un des engrais les plus utilisés pour cultiver le blé, a atteint près de 800 euros la tonne alors qu’elle oscille généralement autour de 200 euros.
La raison ? Un quart des fertilisants azotés européens proviennent de Russie. Cette dernière a annoncé suspendre ses ventes à l’étranger, faisant bondir les prix de 300 % par rapport à l’été dernier. De son côté, la production européenne, extrêmement dépendante de gaz russe, peine à compenser.
Toujours dans le journal La Marne, l’agriculteur Gérald Duwer témoignait de son désarroi : « Il y a des cultures qui ne sont pas exigeantes en engrais comme la betterave et les haricots verts. Mais d’autres comme le blé sont très gourmands en azote. Sans utiliser d’azote, on n’a qu’un tiers de son rendement pour le blé. Pour les pommes de terre, le maïs et le colza, on fait moitié moins sans azote »
Si les stocks restent suffisants pour que les agriculteurs français surmontent la crise cette année, quid des conséquences à long terme ?
Prix du blé
Pour l’instant, le prix de la tonne de blé atteint des sommets, ayant plus que doublé par rapport à l’année dernière (330 euros contre 150). Dans un premier temps cette tendance pourrait profiter aux français, également producteur de rang mondial.
Sauf que le prix des principales céréales sur les marchés internationaux avait déjà augmenté de 70% durant l’année 2021. Les producteurs ont donc vendu leurs stocks à ce moment-là redoutant une baisse consécutive. Peu d’agriculteurs auront donc la chance de vendre leur blé au prix actuel.
Le ministre Julien de Normandie a également expliqué mardi 15 mars sur France-Inter que si les cours augmentaient, le coût de production a lui-même crû considérablement. « Parce que les engrais et l’énergie ont aussi explosés. » La rentabilité s’en trouvera donc affectée.
Si les prochains mois devraient se passer sans trop d’encombres pour les céréaliers français, notamment grâce aux stocks disponibles, les dégâts risquent de se faire sentir dans les prochains mois, notamment au moment des semis au mois de septembre. Surtout si le prix des engrais reste élevé et que les cours du blé chutent.
La souveraineté – la solution?
La France a toujours défendu la souveraineté alimentaire comme la voie à suivre pour le secteur agroalimentaire, mais cela a pris une toute autre dimension depuis le début du conflit.
« La force de notre modèle agricole est que celui-ci est indépendant, nous sommes souverains d’un point de vue alimentaire. On n’a pas de risque de pénurie » annonçait Julien de Normandie toujours sur France Inter. Même s’il y aura, selon lui, une augmentation des prix, « inévitablement ».
Pour y faire face, le gouvernement a présenté mercredi 16 mars un plan « plan de résilience », avec des mesures d’aides comme la remise de 15 centimes d’euros sur le gasoil (GNR), la prise en charge des surplus de charges énergétiques ou encore des plans d’aides spécifiques aux éleveurs (400 millions d’euros).
Cette indépendance alimentaire française, affichée comme une priorité depuis le début de la crise, est également un enjeu européen : « Aujourd’hui, il faut en plus que Europe assume sa mission nourricière. Il ne faut pas laisser la stratégie d’influence du blé dans les mains des russes vis-à-vis des partenaires alliés. »
Jachères et protéines végétales
Ainsi, pour le ministre, soutenu sur ce point par la FNSEA (syndicat majoritaire), « augmenter la production » fait figure d’impératif, afin de « maintenir l’ambition nourricière, l’indépendance de l’Europe ».
Une trajectoire qui remet en causes certains engagements européens dont celui, inscrit dans la nouvelle PAC, de laisser 4% de terres en jachères afin de préserver les sols et la biodiversité. Le ministre propose en contrepartie d’« utiliser ces terres pour produire des protéines, ces plantes qui ont un apport environnemental incroyable : elles fixent l’azote et limitent les gaz à effet de serre, cela permet de ne pas avoir utiliser d’engrais. »
Le commissaire européen à l’agriculture Janusz Wojciechowski a depuis confirmé qu’il avait décidé d’autoriser la culture de plantes telles que les fixateurs d’azote sur les terres en jachères, conformément aux obligations en matière de diversification des cultures et de zones d’intérêt écologique. Ces dérogations sont conçues pour contribuer à stimuler la production de protéines végétales dans l’UE, a-t-il expliqué.
Cette décision devrait satisfaire la communauté agricole de l’UE, qui a fait pression pour obtenir ces dérogations, mais elle pourrait inquiéter les défenseurs de l’environnement. Ces derniers ont mis en garde contre les conséquences négatives de l’utilisation des terres mises en jachère à des fins écologiques.
28 organisations environnementales dont Greenpeace France et Génération Futures ont adressé une lettre à Emmanuel Macron, dénonçant l’instrumentalisation de la guerre en Ukraine afin de promouvoir une « agriculture productiviste . « En dehors des contextes d’urgence humanitaire, la faim n’est pas une question de production mais de répartition. Un tiers des productions mondiales sont gaspillées » déclarent-elles.
