Paris réaffirme son opposition au glyphosate
La France a réaffirmé son opposition au renouvellement de l’autorisation de vente du glyphosate proposé par Bruxelles. Mais agriculteurs et ONG dénoncent la « cacophonie » du gouvernement sur le sujet.
La France a réaffirmé son opposition au renouvellement de l’autorisation de vente du glyphosate proposé par Bruxelles. Mais agriculteurs et ONG dénoncent la « cacophonie » du gouvernement sur le sujet.
« La Commission a proposé de réautoriser le glyphosate pour dix ans. C’est une durée trop longue compte tenu des incertitudes qui subsistent sur ce produit et la France votera contre cette proposition, comme elle l’a clairement indiqué dès le mois de juillet », a rappelé le Premier ministre, Édouard Philippe, le 25 septembre.
La Commission européenne propose de renouveler l’autorisation de vente de l’herbicide de dix ans, après une étude de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA), publiée en mars, qui rassurait sur le risque cancéreux lié à la substance. Le Conseil doit cependant se prononcer à la majorité qualifiée, un veto français serait donc très problématique pour l’industrie.
Les défenseurs du glyphosate estiment que la controverse n’a pas lieu d’être, et dénonce une « politisation » inutile du débat. « C’est une question technique qui a été politisée à tort […] l’agriculture ne devrait pas jamais être politisée », a indiqué un diplomate européen à Euractiv.
Lors de votes précédents, Paris et Berlin s’étaient abstenus, ce qui a poussé la Commission à étendre l’autorisation de vente de 18 mois, en juin 2016, afin de donner à l’ECHA le temps de conclure son étude. Celle-ci conclut au caractère non cancérigène du pesticide, au grand dam de ses détracteurs.
Agriculteurs alarmés par les « incohérences » du gouvernement
Sans donner de calendrier précis, le Premier ministre Édouard Philippe croyait sans doute pacifier la tension entre agriculteurs et défenseurs de l’environnement lundi matin: Matignon a demandé par communiqué aux deux ministères concernés de lui présenter « d’ici la fin de l’année » un rapport sur « les conditions d’un plan de sortie » de ce produit.
Mais sur la scène médiatique, le Premier ministre s’est fait doubler par le porte-parole du gouvernement, Christophe Castaner, qui a affirmé sur BFMTV et RMC que le produit « ainsi que tous ceux qui lui ressemblent et qui menacent la santé des Français » serait interdit en France « d’ici la fin du quinquennat », soit 2022.
Cette annonce a immédiatement déclenché une très vive réaction du principal syndicat agricole FNSEA, selon lequel il est « hors de question » que la France prenne une position « unilatérale », différente du résultat du vote européen prévu en octobre sur la reconduction (ou non) du désherbant dans l’UE.
Les agriculteurs s’étaient justement mobilisés le 22 septembre, manifestant sur les Champs-Élysées pour s’opposer à un abandon unilatéral par la France du produit au nom de « l’excellence agricole française ». Déjà affaiblis par la crise en cours, les agriculteurs français craignent une « distorsion de concurrence » avec les pays voisins qui en cas d’interdiction française du glyphosate.
Le 25, Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, a relevé auprès du ministre de la Transition écologique Nicolas Hulot d’autres « incohérences » gouvernementales : « La même semaine, on parle interdiction du glyphosate en France, mais on laisse venir, via le CETA (accord de libre échange commercial entre l’UE et le Canada, NDR), des produits d’autres pays, avec 43 substances non autorisées en France », a-t-elle déclaré à la presse.
Pas d’interdiction brutale
En milieu de journée, Christophe Castaner a minimisé ses déclarations initiales en indiquant à l’AFP que le gouvernement « s’engageait à des progrès significatifs » d’ici 2022, pour tous les pesticides, dont le glyphosate, mais en précisant qu’il « n’y a pas d’autre date arrêtée par le Premier ministre ».
« L’objectif est qu’on puisse trouver des produits de substitution d’ici la fin du quinquennat », a-t-il déclaré, sans donner de date-butoir pour un retrait.
La semaine dernière, le ministre de l’Agriculture Stéphane Travert avait évoqué vendredi une période de transition possible « de cinq à sept ans », précisément pour laisser le temps de mettre en place des mesures alternatives.
Le ministre de la Transition écologique Nicolas Hulot a pour sa part placé les agriculteurs français face au temps long : « La justice et l’histoire nous rattraperont » si rien n’est fait pour remédier au problème phytosanitaire. « Au prétexte que c’est compliqué, doit-on continuer à mettre le sujet sous la table? », a-t-il demandé samedi dans une interview à Ouest-France.
Un « éclaircissement rapide »
« Il y a une cacophonie dans le gouvernement », a déclaré François Veillerette, le directeur de l’ONG Générations futures, en citant les propos contradictoires du porte-parole du gouvernement Christophe Castaner et du Premier ministre Édouard Philippe en début de journée lundi. « Si l’on dit ‘on va regarder les alternatives’, cela veut dire qu’on va continuer comme avant pendant des années alors que le règlement européen impose de faire passer la santé avant les intérêts économiques. »
Même son de cloche du côté de l’eurodéputé socialiste Eric Andrieu, qui juge « illisible » la ligne du gouvernement : « Un jour, le gouvernement supprime les aides au maintien dans le bio, le lendemain il demande la fin du glyphosate. Force est de constater que le gouvernement Macron n’a pas de ligne claire sur l’avenir de l’agriculture ! »
Face à l’incompréhension, Matignon est intervenu, demandant par communiqué aux ministères de l’Agriculture et de la Transition écologique de lui présenter « d’ici la fin de l’année » un rapport sur « les conditions d’un plan de sortie » de ce produit, « compte tenu de l’état de la recherche et des alternatives disponibles pour les agriculteurs ».
Aide aux victimes de pesticides
Au même moment, l’avocate Corinne Lepage a lancé une association, Justice Pesticides, destinée à fournir des informations juridiques et scientifiques en vue d’éventuelles procédures juridiques et pour conseiller et regrouper tous ceux qui s’estiment victimes de pesticides.
Face à « la stratégie » des fabricants de pesticides, « la seule réponse efficace aujourd’hui est (…) la mise en réseau de toutes les victimes actuelles et futures des pesticides, qu’elles soient des agriculteurs, des voisins de lieux de diffusion, des collectivités locales, des chercheurs ou d’autres encore », explique l’ancienne ministre de l’Environnement (1995-1997) dans un communiqué.
Cette mutualisation de « toutes les actions dans le monde qui mettent en cause des pesticides » vise à « établir une base juridique et scientifique internationale qui permettra de renforcer les actions en justice ».
L’association a mis en place un site Internet qui permettra à terme de « disposer de toutes les décisions rendues dans le monde à propos des pesticides et des références des études scientifiques ». Le site permet d’effectuer des recherches grâce divers filtres (mots-clés, pays de juridiction, produits visés, type de plaignants, date de la décision…). Chacun peut enrichir la base de données en y entrant les affaires dont il a connaissance. Les contributions seront publiées après vérification par l’association.
La députée européenne Michèle Rivasi (EELV), la journaliste Marie-Monique Robin, le porte-parole de l’ONG Générations Futures François Veillerette, le céréalier Paul François, en procès contre Monsanto, et plusieurs militants, scientifiques ou juristes étrangers participent à cette initiative.