La « non-permanence » des puits de carbone est un vrai défi pour leur certification
À l’occasion de la journée internationale des forêts, l’Institut de l’économie pour le climat avance que la possible intégration des absorptions de carbone dans le marché carbone de l’UE oblige à la vigilance sur la « non-permanence » de ces absorptions.
À l’occasion de la journée internationale des forêts, l’Institut de l’économie pour le climat avance que la possible intégration des absorptions de carbone dans le marché carbone de l’UE oblige à la vigilance sur la « non-permanence » de ces absorptions.
Julia Grimault est cheffe de projet Forêt à l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE).
Le futur cadre européen de certification des absorptions de carbone fait l’objet de vifs débats. La première réunion du groupe d’experts chargé d’appuyer la Commission européenne a suscité des critiques sur la composition et le mandat de ce groupe, et les discussions ont pris une tournure inattendue en réalisant l’exploit de mettre d’accord ONGs et industriels du captage et stockage de CO2 (CCS) contre les absorptions naturelles de carbone, celles de nos forêts ou de nos sols agricoles.
Mais d’où vient cette alliance improbable ?
Tout d’abord, de l’incertitude qui règne sur la finalité de cette certification. Servira-t-elle principalement à flécher des fonds publics ou est-ce un outil au service de la compensation carbone volontaire des entreprises, voire demain de la compensation réglementaire pour les acteurs soumis au marché européen d’échanges de quotas (EU ETS), dit « marché carbone » ?
Avec l’annonce d’un futur rapport sur l’intégration possible des absorptions de CO2 à l’ETS, on comprend facilement l’inquiétude des ONG toujours très critiques, et avec de solides arguments, sur la compensation.
Cette inquiétude — c’est en tout cas notre hypothèse — les conduit à être d’autant plus vigilantes sur la qualité de la future certification, sur notre capacité à compter correctement les absorptions de CO2 dans les écosystèmes, et à pointer avec insistance les risques de non-permanence du carbone stocké dans les forêts ou les sols… tout comme les industriels du CCS.
La non-permanence est un vrai défi. Le carbone absorbé par les écosystèmes peut-il être stocké indéfiniment ? C’est là que le bât blesse pour les absorptions naturelles. En effet, ce carbone peut être réémis vers l’atmosphère à tout moment, dans le cas d’événements d’origine humaine (coupe des arbres, des haies, travail du sol…), mais surtout naturelle (tempêtes, incendies, dépérissements…).
Le carbone séquestré reste notamment sensible aux impacts du changement climatique. Ce sont les caractéristiques propres au vivant.
ONG et industriels se retrouvent ainsi alignés : puisque les absorptions liées au vivant ne peuvent pas, intrinsèquement, être permanentes, il faudrait les exclure du cadre de certification et, par conséquent, ne miser que sur les absorptions technologiques.
Miser sur des solutions pragmatiques pour ne pas se passer du vivant
Le risque de « non-permanence » est bien sûr un enjeu important. Lorsque l’on veut rémunérer des actions en faveur du climat, que ce soit avec des subventions publiques et plus encore avec de la compensation qui nécessite d’être rigoureux « à la tonne près », la question est centrale : comment s’assurer que le carbone financé et « promis » ne sera pas réémis ?
Cependant, le risque justifie-t-il d’exclure de fait les puits de carbone de la future certification européenne, alors même que nous devons les financer plus et mieux ?
L’agriculture et les forêts ont un rôle décisif à jouer dans la lutte contre le changement climatique, nous sommes tous d’accord là-dessus. Et elles remplissent beaucoup d’autres fonctions indispensables, comme la sécurité alimentaire ou la préservation de la biodiversité. Et pour flécher des fonds, qu’ils soient publics ou privés, on a tout intérêt à mesurer l’impact environnemental et notamment carbone des actions mises en œuvre.
C’est aussi une question d’efficacité des financements apportés.
Ce n’est pas parce qu’il y a de l’incertitude sur la permanence du carbone qu’il ne faut pas agir. Il existe des solutions pragmatiques pour prendre en charge le risque de non-permanence du carbone stocké dans les écosystèmes.
Notre devoir est de s’assurer que tout est mis en œuvre pour préserver les stocks de carbone de chaque projet dans la durée, en prenant en compte par exemple les dernières connaissances sur la résilience des espèces au changement climatique dans les critères de certification des projets. Et de s’assurer qu’on ne surestime pas les bénéfices attendus et comptabilisés par exemple en appliquant un pourcentage de rabais sur les tonnes de CO2 comptabilisées, basé sur une meilleure évaluation du niveau de risque.
La nécessité d’un débat clair sur la finalité de la certification : quels financements permettra-t-elle de flécher ?
Revenons, pour conclure, à la racine de l’alliance surprenante entre les ONG et les industriels du CCS sur la certification carbone. Le fond du débat est la finalité de l’outil de certification, les financements qui y seront associés. Toutes les options sont encore sur la table : fonds publics, privés, compensation volontaire, réglementaire…
Nous sommes persuadés chez I4CE qu’une articulation pertinente des fonds publics et privés est la clé pour assurer un financement à la hauteur des enjeux climatiques dans tous ces secteurs, et que la mesure d’impact ne doit pas être l’apanage de la compensation carbone.
Quoiqu’il en soit, il est important d’avoir un débat clair sur la finalité de ce cadre de certification. Cela permettra d’éviter que les débats techniques soient déconnectés des enjeux plus globaux sur la manière d’atteindre nos objectifs climatiques.