« Le bio est une réponse à notre souveraineté alimentaire », selon le président de Biocoop
Après une croissance à deux chiffres pendant plusieurs années, le marché du bio dévisse depuis la crise de la Covid. Le président de Biocoop, Pierrick De Ronne revient pour EURACTIV France sur la stratégie de l’entreprise et sa vision du bio en France et en Europe
Après une croissance à deux chiffres pendant plusieurs années, le marché du bio dévisse depuis la crise de la Covid. Selon la Fédération nationale d’agriculture biologique (Fnab), les achats de produits bios ont reculé de 6,3 % entre janvier et septembre 2022. Le président de Biocoop, Pierrick De Ronne revient pour EURACTIV France sur la stratégie de la coopérative et sa vision du bio en France et en Europe.
La coopérative Biocoop est le leader des magasins spécialisés bio en France, avec 43,6% du marché en 2021. 3 600 fermes alimentent aujourd’hui environ 700 magasins indépendants à travers tout le pays.
EURACTIV : Quelle est la stratégie de Biocoop face à l’essoufflement du marché du bio ?
Pierrick De Ronne : Notre objectif est de ne pas déroger à notre projet historique. Nous avons construit une confiance avec nos consommateurs, dont Biocoop, en tant que coopérative, est une émanation. Il y a d’autres acteurs, comme Naturalia, qui sont dans le désengagement : le bio n’est plus pour eux l’alpha et l’omega de la stratégie. Nous, au contraire, souhaitons amplifier nos engagements pour tirer l’alimentation vers le haut.
Malgré le contexte actuel, notre réseau reste le moins cher parmi les spécialistes. En tant que coopérative, nous ne sommes pas cotés en bourse, nous n’avons pas d’actionnaires à rémunérer. De plus, l’inflation est surtout portée par les grosses sociétés industrielles. Édouard Leclerc a récemment rappelé que Pepsi demandait 30 % de hausse. Alors que Biocoop travaille essentiellement avec des PME et des TPE.
Malgré tout, de nombreux magasins Biocoop mettent la clé sous la porte. À Rennes, trois fermetures en décembre et une liquidation judiciaire au mois d’octobre ont défrayé la chronique…
Il y a en effet des fermetures, et cela va se poursuivre en 2023. Mais il faut relativiser. L’année dernière, nous avons fermé 40 magasins, et nous en avons ouvert 40. En moyenne, l’ensemble des magasins spécialisés déplorent 220 fermetures, pour 110 ouvertures.
Deux tiers de nos sociétaires détiennent plusieurs magasins, certains ont donc décidé d’en fermer un ou deux pour préserver l’ensemble du groupe. C’est le cas à Rennes. Trois ont dû fermer, pour sauver les 10 restants.
Une fermeture de Biocoop fait beaucoup de bruit, car nous sommes leader sur le marché, et très implantés sur le territoire. Lorsqu’un magasin ferme, il y a des articles dans les journaux, les médias locaux s’en font le relais. Quand un Franprix ferme, personne n’en parle.
La grande distribution généraliste qui représente plus de 50 % du marché bio aujourd’hui, n’a-t-elle pas permis une extension de la consommation de produits de qualité ?
Je pense que l’arrivée du bio dans la grande distribution et l’industrie agroalimentaire a étiolé la confiance dans le label. Cela a permis au bio de sortir d’un marché niche. Ce qui est intéressant. Mais il y a beaucoup d’opportunisme là-dedans, il s’agit surtout d’un levier de croissance – même si cela est moins vrai aujourd’hui.
Il y a surtout un décalage entre ce que les gens projettent dans le bio et la réalité de ce qui est proposé. Les produits respectent le cahier des charges européen, mais certains peuvent être importés de l’autre bout du monde, ultra-transformés. Je pense qu’on distingue de plus en plus le bio, discount, industriel et la bio, exigeante, équitable. Cette dernière est un vrai projet de société.
En 2021, la France possédait encore le deuxième marché européen de produit bio après l’Allemagne. La situation du marché est-elle la même dans les différents pays européens ?
Je suis en contact avec les réseaux spécialisés européens, en Italie, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Espagne : ils vivent tous la même chose. Ils ont tous connu une décroissance à deux chiffres de leur chiffre d’affaires en sortant du covid. C’est une problématique européenne. Il y a aussi des raisons spécifiques. L’Italie est fortement touchée par l’inflation, la République tchèque par l’envolée des taux d’intérêts.
En France, le label Bio suscite beaucoup d’interrogations. Il y a un véritable « biobashing », souvent encouragé par le gouvernement qui appuie d’autres labels comme HVE (Haute Valeur Environnementale) par exemple.
La consommation française de bio n’atteint pas 6 %, c’est dérisoire. Le Danemark est à 12 %. Nous devons, nous aussi, pouvoir monter à 10-12 %. Ne serait-ce que pour atteindre les objectifs fixés par l’UE, à savoir 25 % de surface bio en 2030. Mais nous manquons de moyens pour y parvenir.
Cet été, le gouvernement a inscrit dans son plan stratégique national de la PAC une aide supplémentaire à l’agriculture biologique de 30 euros de plus par an et par hectare pour le différencier du label HVE, moins contraignant pour les agriculteurs. Est-ce suffisant selon vous ?
Le gouvernement a évolué, mais on sent que c’est instable. Alors que nous avons besoin d’un signal très fort sur l’appui au bio. Les cultures bio recouvrent 10 % de la surface agricole, mais les paysans ne disposent pas de 10 % d’aide de la PAC. Une forme d’équité, une proportionnalité des aides serait déjà un bon début.
Car l’enjeu aujourd’hui est de préserver les filières. Certaines d’entre elles comme la viande, les fruits et légumes sont déstabilisées. Il y a une crainte de déconversion. Les acteurs les plus pénalisés sont les acteurs les plus exigeants. Ce n’est pas normal.
Vous avez récemment signé une tribune pour demander l’instauration d’une TVA réduite ou « TVA verte » pour certains produits. Quels sont les leviers pour développer le bio et le rendre plus accessible, alors qu’il continue d’être en moyenne 30 % plus chers que les produits conventionnels ?
La TVA est un des leviers les plus importants. Il faut non seulement réduire la TVA pour les produits « verts » mais aussi augmenter la TVA pour les produits plus toxiques, que ce soit pour la planète ou la santé des consommateurs. Aujourd’hui un porc à 3 ou 4 euros le kilo ne peut pas exister ! Soit il est subventionné, soit le prix ne tient pas compte des coûts annexes, de dépollution, de lutte contre les algues vertes par exemple.
Nous pourrions aller plus loin en taxant les pesticides, pour créer un fond qui permettrait de baisser le prix du bio. Le Danemark le fait. Aujourd’hui combien de millions sont dépensés pour dépolluer l’eau de consommation à cause des pesticides ? Si cet argent était alloué au bio, on réduirait à la fois la pollution et le prix de vente du bio.
La Commission européenne a récemment reporté l’interdiction du glyphosate pour des raisons de maintien de la production en cette période de crise. Les exigences du bio ne sont-ils pas un frein à notre souveraineté alimentaire ?
Au contraire, le bio est une réponse à la souveraineté alimentaire. Notamment par la question de la qualité des produits, de la relocalisation et de la considération des paysans.
Je peux retourner la question : où est la souveraineté alimentaire aujourd’hui ? Des gens ne mangent toujours pas à leur faim en France. Le volume, le ruissellement a fonctionné pendant quelques décénnies, lors des trentes glorieuses, mais pendant un temps très court. Il faut être plus précis sur ce nous produisons et sur la destination de nos produits.
Dire que produire bio favorisera la famine en Afrique n’a aucun sens. C’est inaudible. Revalorisons plutôt le sorgho et le mil dans ces pays, et relocalisons nos propres filières. A Biocoop, nous avons relocalisé la moutarde, dont les graines venaient majoritairement du Canada, le quinoa, le maïs doux et une quarantaine d’autres filières.
L’inflation devrait se poursuivre en 2023, notamment à cause de la crise énergétique. Le bio est-il menacé à moyen terme ?
J’aimerais bien le savoir. Je suis convaincu que le consommateur ne se trompera pas. Tous ces labels non bios qui émergent disparaîtront. Et cela repartira dès 2024, ou dans trois, quatre ans. Car le bio est dans le sens de l’histoire. Nous allons devoir réduire les pesticides, voire les supprimer, c’est évident. De gré ou de force.