Boudés à nos tables, les insectes nourrissent les animaux
Après l'échec des produits alimentaires à base d'insectes auprès des consommateurs européens, les producteurs se réorientent vers l'alimentation animale.
Après l’échec des produits alimentaires à base d’insectes auprès des consommateurs européens, les producteurs se réorientent vers l’alimentation animale.
Si les débats autour de la consommation d’insectes se concentrent souvent sur leur compatibilité avec les habitudes alimentaires européennes, dans les faits, cette industrie est surtout axée l’alimentation des animaux d’élevage, des poissons et des animaux de compagnie — bien plus que celle des humains.
« La majeure partie de la capacité de production, des investissements et de la production de l’industrie est consacrée à la fourniture de protéines d’insectes de haute qualité […] pour l’aquaculture, l’aviculture, l’élevage porcin et l’alimentation des animaux de compagnie », explique Christophe Derrien, secrétaire général de l’IPIFF, l’organisation qui représente l’industrie des insectes en Europe.
Ce jeudi 24 avril, les décideurs politiques se réunissent à Varsovie pour discuter des « possibilités » offertes par les insectes dans l’alimentation animale, lors d’une conférence organisée par la présidence polonaise du Conseil de l’UE.
Un marché viable ?
Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’année a été difficile pour le secteur, largement concentré en Europe.
Le leader français du marché, Ÿnsect, a été placé en procédure de redressement judiciaire en février, même s’il a récemment reçu une offre de rachat pour l’une de ses usines. Le numéro deux français, Agronutris, qui se spécialise dans l’alimentation des poissons, des animaux de compagnie et la production d’engrais, rencontre également des difficultés financières.
Dustin Crummett, directeur du groupe de réflexion américain à but non lucratif Insect Institute, se demande même si la demande en alimentation animale peut à elle seule sauver le secteur.
Initialement présentée comme une solution circulaire (en nourrissant les insectes avec des déchets alimentaires pour les transformer en protéines de haute qualité pour les animaux), cette approche a rencontré des obstacles logistiques, règlementaires et sanitaires qui ont empêché la plupart des entreprises de nourrir les insectes avec de véritables déchets, déclare-t-il.
Au lieu de cela, les insectes sont nourris avec des ingrédients de qualité tels que les drêches de brasserie, la fécule de maïs et le son de blé — des matières qui pourraient être données directement aux porcs et autres animaux, rendant les insectes inutiles dans la chaîne alimentaire, souligne Dustin Crummett.
« Je comprends pourquoi l’industrie s’est orientée dans cette direction, car les insectes dans l’alimentation [humaine] n’ont pas décollé, mais d’un point de vue environnemental et économique, cela ne semble pas viable », conclut-il.
En effet, même si davantage de types de déchets alimentaires étaient autorisés pour nourrir les insectes, ces derniers ont tendance à croître « plus lentement et à être plus petits », ce qui rend le résultat moins intéressant sur le plan commercial, note pour sa part Francis Maugère, conseiller politique au sein de l’Eurogroup for Animals.
L’IPIFF défend quant à lui le modèle actuel, soulignant que l’étape supplémentaire impliquant les insectes évite déjà l’incinération d’une partie des déchets alimentaires.
Mais de récentes recherches remettent en question les avantages environnementaux des aliments à base d’insectes. Par exemple, une étude du gouvernement britannique parue la semaine dernière a révélé que la farine d’insectes a un impact climatique 5,7 à 13,5 fois supérieur à celui de la farine de soja, selon la matière première utilisée.
Si les insectes ne constituent pas actuellement « la solution pour décarboner l’industrie de l’alimentation animale », l’étude précise qu’ils pourraient néanmoins avoir un rôle à jouer dans des conditions de production optimisées.
Petits insectes, coûts élevés
Outre la règlementation, les coûts liés à l’élevage d’insectes en Europe restent élevés, ce qui les rend moins compétitifs que les produits alimentaires traditionnels.
Les mouches soldats noires et les vers de farine, qui font partie des espèces les plus couramment élevées, ont besoin d’un environnement chaud et humide. Le maintien de ces conditions tout au long de l’année en Europe entraîne une consommation d’énergie importante et augmente les coûts de production, ce qui pourrait inciter l’industrie à se délocaliser vers des climats plus adaptés en Asie du Sud-Est, explique Francis Maugère.
L’IPIFF soutient que le coût de la production d’aliments à base d’insectes ne doit pas être comparé directement à celui des produits alimentaires traditionnels, mais plutôt vu comme un complément offrant des avantages. « À mesure que la règlementation évoluera, les coûts de production devraient baisser », ajoute Christophe Derrien.
L’industrie demande l’autorisation de nouveaux types d’aliments à base d’insectes, et l’IPIFF travaille avec la Commission européenne pour exploiter le plein potentiel de cette source de protéines, selon Christophe Derrien.
En raison de la dépendance de l’UE vis-à-vis du soja américain, l’industrie des insectes pourrait devenir « la meilleure alliée de l’agriculture », en fournissant une source supplémentaire d’aliments pour les éleveurs européens, note-t-il encore.
Les animaux de compagnie, une véritable opportunité
Alors que le marché de l’alimentation pour animaux d’élevage stagne, les éleveurs d’insectes se tournent désormais vers l’alimentation pour animaux de compagnie et la nutrition humaine spécialisée.
Ÿnsect a annoncé se réorienter vers l’alimentation pour animaux de compagnie et l’alimentation humaine en 2023, en raison des pressions financières croissantes ayant conduit à la fermeture d’une usine et à des suppressions d’emplois. À l’époque, son ancien PDG, Antoine Hubert, avait indiqué à l’agence de presse Reuters que le marché de l’alimentation animale n’était pas rentable en raison des coûts de production élevés, tandis que d’autres marchés offraient des marges plus attractives avec une demande plus forte.
L’IPIFF considère que le marché des aliments pour animaux de compagnie est en pleine maturation et voit dans la nutrition sportive, les aliments diététiques et les compléments alimentaires des secteurs « prometteurs », d’autant que l’UE a autorisé sept espèces d’insectes pour la consommation humaine depuis 2021.
De nombreux propriétaires d’animaux de compagnie sont prêts à dépenser plus pour leurs fidèles compagnons que pour eux-mêmes, et le cadre règlementaire est plus permissif que pour l’alimentation humaine, ajoute Francis Maugère.
Cependant, l’Eurogroup for Animals met en garde contre le fait que les ingrédients entrant dans la composition des aliments pour animaux de compagnie ont déjà une empreinte environnementale plus faible que les insectes, car ils sont principalement fabriqués à partir de sous-produits animaux. Selon le groupe, ces mêmes produits sont désormais détournés pour nourrir les insectes, ce qui implique une consommation élevée de ressources, d’énergie et d’eau.
Dustin Crummett reconnaît que les marchés de niche pourraient offrir une bouée de sauvetage au secteur des insectes, mais il estime qu’ils sont loin de répondre aux promesses initiales du secteur en matière de durabilité et de sécurité alimentaire.
« Ils gagneront un peu d’argent… mais on ne voit pas clairement quel problème ils résolvent à ce stade », poursuit-il. « Le raisonnement qui sous-tend cette industrie n’a pas fonctionné. »
[Édité par Anne-Sophie Gayet]