Comment un eurodéputé a pris la main sur l’enveloppe de 400 milliards d’euros de l’UE pour l’industrie
Découvrez comment Christian Ehler, un eurodéputé allemand de centre-droit, a réussi, dans la plus grande discrétion, à s’imposer comme l’un des architectes des 400 milliards d’euros de fonds de l’UE pour l’industrie.
Tout est parti d’un simple courriel. Le 23 octobre, les dirigeants politiques de la commission de l’Industrie (ITRE) du Parlement européen ont reçu un message estampillé « URGENT ». L’auteur, Christian Ehler (Parti populaire européen, PPE), y annonçait que les coordinateurs représentant la majorité de la commission avaient convenu de lui confier la conception de 409 milliards d’euros de financements pour la recherche et l’industrie — une annonce formulée dans un ton administratif, masquant mal son importance politique.
Car ce député allemand de 62 ans venait de s’attribuer la direction des négociations parlementaires sur une enveloppe industrielle clé du prochain budget pluriannuel de l’UE (2028-2034), alors que Bruxelles cherche à rester compétitive face aux grandes puissances mondiales.
Ce coup de force, réalisé avec le soutien de ses collègues coordinateurs Dan Nica (Socialistes et Démoctrates, S&D) et Christophe Grudler (Renew, libéraux), renforce l’influence de Christian Ehler sur la manière dont les ressources seront distribuées. Les groupes rivaux ont dénoncé un « dangereux précédent » et une « collusion antidémocratique ».
Christian Ehler supervisera les négociations sur la conception des futures subventions européennes à la recherche, ainsi que l’élaboration d’un nouveau « superfonds » industriel qui pourrait atteindre plusieurs centaines de milliards d’euros.
Ce tournant marque un basculement historique pour l’Europe, longtemps hésitante à financer massivement son industrie — un débat qui remonte selon certains au fameux rapport Cecchini de 1988 — et s’apprête aujourd’hui à consacrer une part importante de son budget à cet objectif.
Le superfonds industriel est nouveau et ses contours restent, pour l’instant, flous. Mais une chose est claire : le Parlement européen et son nouveau « cerveau » allemand auront leur mot à dire dans son développement, explique Andrea Renda, du groupe de réflexion politique CEPS basé à Bruxelles. Christian Ehler travaillera sur le Fonds européen pour la compétitivité, doté de 234 milliards d’euros, en collaboration avec Dan Nica, et sera l’unique exécutant des subventions de recherche de 175 milliards d’euros.
L’ascension politique de Christian Ehler est le fruit de 20 années de travail législatif acharné dans les couloirs du pouvoir à Bruxelles, impliquant des accords en coulisses avec des rivaux et, surtout, avec le chef de son propre groupe PPE et compatriote, Manfred Weber.
« Personne n’est jamais libre de faire ce qu’il veut en politique », confie à Euractiv un membre de la commission ITRE qui souhaite rester anonyme. Mais Christian Ehler « est assez libre ».
Ce législateur fait partie de la douzaine de collègues, de partisans et d’adversaires politiques de Christian Ehler que nous avons interrogés afin de mieux comprendre la façon de penser de l’eurodéputé qui aura une influence sur le financement industriel dans les années à venir.
Ancrage bruxellois
Christian Ehler se considère comme un émissaire de l’« économie réelle » : quiconque s’entretient avec le législateur allemand pendant plus de cinq minutes entendra parler de sa carrière avant la politique en tant que PDG d’une entreprise comptant des centaines d’employés.
Depuis, il est toutefois devenu un véritable politique de carrière. En 1999, il a remporté un siège au parlement de la région de Brandebourg avant d’être élu au Parlement européen en 2004. Il a rapidement rejoint la commission de l’Industrie, qu’il n’a jamais quittée depuis.
« Il était évident pour moi que je ne voulais pas gravir les échelons de mon groupe. Je préférais être dans les coulisses de la politique », confie l’Allemand Euractiv. Depuis 2014, il est le représentant du PPE au sein de la commission de l’Industrie et de l’Énergie.
Deux décennies passées dans les tranchées de la commission, souvent en tant que porte-parole du PPE pour la politique industrielle, lui ont permis de se constituer un réseau de contacts inestimable.
Connaître les rouages
À Bruxelles, où les institutions fonctionnent comme un système tentaculaire, comprendre les rouages équivaut à détenir du pouvoir — et Christian Ehler maîtrise le sujet par cœur.
« J’ai une compréhension structurelle de qui est qui au Parlement, je sais comment fonctionnent la DG RTD [la direction générale de la recherche de la Commission européenne] et la DG GROW [politique économique] », explique-t-il.
Parallèlement, il est en contact direct avec des personnalités influentes du monde industriel et universitaire. Et contrairement à nombre de ses collègues, le législateur comprend que la véritable influence sur la politique de l’UE passe par l’unité. « Sans leadership fort, un dossier devient un champ de bataille chaotique où s’affrontent des intérêts particuliers. »
Cela est particulièrement vrai pour les négociations parlementaires sur le prochain budget septennal de l’UE. « Il faut rapidement élaborer une position multipartite solide, car la Commission et le Conseil ont toujours essayé de monter les députés européens les uns contre les autres en fonction de leurs lignes nationales », affirme Christian Ehler.
Tirer parti des changements
L’emprise de Christian Ehler sur les fonds industriels s’est consolidée après le tournant politique de 2019, marqué par la montée des partis écologistes, qui a modifié l’équilibre des pouvoirs au Parlement européen, et l’avènement du Pacte vert pour l’Europe (Green Deal), durant le premier mandat d’Ursula von der Leyen (PPE) à la tête de la Commission.
« Historiquement, le rôle de l’UE était de règlementer le marché tous les dix ans, mais le Green Deal impliquait d’intervenir dans l’économie d’une manière que nous n’avions jamais connue auparavant », relate Christian Ehler.
Le changement apporté par le Green Deal a mis le PPE sur la défensive. « Nous étions le groupe politique le plus fort, mais nous n’avions pas la majorité au Parlement », poursuit-il. Il s’est alors retrouvé relégué à travailler sur la réponse sans relief du bloc à la loi américaine sur la réduction de l’inflation (Inflation Reduction Act, IRA).
Mais il savait que cette situation serait temporaire et que l’industrie redeviendrait la priorité de la Commission une fois la vague verte calmée. Alors que la commission de l’Environnement (ENVI) était sous les feux de la rampe, Christian Ehler et le chef du PPE, Manfred Weber, ont convenu de consolider leur emprise sur la commission ITRE afin de prendre la main dès que le vent politique tournerait.
La position du PPE s’est encore renforcée à partir de 2024, lorsqu’il s’est soudainement retrouvé avec deux majorités potentielles sans précédent après les élections européennes : l’une avec les partis centristes de gauche et libéraux, et l’autre avec ceux de droite.
Le PPE a tiré parti de cette position pour remettre en cause les règles de durabilité des entreprises. D’un point de vue plus stratégique, le groupe de centre-droit s’est appuyé sur l’extrême droite pour s’assurer que la commission ITRE — et donc Christian Ehler — aurait la compétence exclusive sur les deux fonds destinés à la compétitivité industrielle.
« Nous sommes désormais dans une position beaucoup plus forte », souligne Christian Ehler. De plus, les Verts et les Socialistes ayant été évincés de nombreux gouvernements à travers l’Europe, le PPE et ses alliés politiques disposent également d’une « une majorité dominante au Conseil », souligne-t-il.
La commission ITRE, le terrain de jeu et le bastion
Mais la commission de l’Industrie reste son domaine. Là où certains élus délaissent le travail politique minutieux au profit d’une plus grande visibilité et d’une influence plus large. Christian Ehler fait les deux.
Pendant une grande partie de la législature actuelle, il s’est consacré à l’élaboration des détails de la classification de l’hydrogène dans la règlementation européenne en matière d’énergie. Mais cela ne l’a pas empêché de consolider son influence.
Sa gestion de la commission ITRE repose sur une centralisation du pouvoir, confirme un ancien membre de la commission.
De l’avis général, Christian Ehler est un homme intelligent, compétent et stratégique, même si certains lui reprochent parfois d’être pompeux.
« Je ne suis ni timide ni dépourvu d’estime de moi », déclare l’eurodéputé allemand.
Quoi qu’il en soit, il est désormais une voix incontournable pour l’industrie européenne à la peine. Et si le coup politique de 400 milliards d’euros de Christian Ehler est impressionnant, ce dernier est désormais confronté à la tâche herculéenne de garantir l’avenir industriel de l’Europe.