EXCLUSIF : La rivalité industrielle franco-allemande à son apogée pour le développement d'un bouclier antimissile européen

Deux projets concurrents se disputent un marché qui n'est guère assez grand pour accueillir plus d'un gagnant.

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SCALP STORM SHADOW Missile At Paris Air Show
SCALP EG / STORM SHADOW, missile de croisière à longue portée et à faible observabilité, présenté au Salon du Bourget avec le logo MBDA et les missiles MICA NG IR et MICA NG RF. [Nicolas Economou/NurPhoto via Getty Images]

L’Europe souhaite se doter de son propre bouclier antimissile hypersonique. Jusqu’à présent, deux projets étaient menés en parallèle : l’un sous la houlette de la France, l’autre dirigée par l’Allemagne. De quoi créer une concurrence féroce, si les deux initiatives ne fusionnent pas.

Trois sources proches du dossier sous couvert d’anonymat ont indiqué à Euractiv que les pays de l’UE et la Commission européenne mettent en rivalité deux fabricants de missiles pour développer les prochains intercepteurs balistiques hypersoniques européens,

Dans son programme de travail 2026 pour le fonds de recherche et développement, également connu sous le nom de Fonds européen de défense, la Commission prévoit de ne financer qu’un seul projet d’intercepteur européen contre les missiles hypersoniques, d’après les sources. Les plans de financement officiels devraient être publiés dans le courant de la semaine.

Jusqu’à présent, deux projets se développent simultanément, se livrant une concurrence acharnée pour un marché à peine assez grand pour en accueillir un seul.

D’un côté, le groupe espagnol Sener dirige le projet HYDEF, ou « European Hypersonic Defence Interceptor », lancé en 2022. Dans la pratique, son partenaire allemand, le consortium de fabricants de missiles Diehl, est responsable de la coordination technique du système. Conçu pour contrer les projectiles voyageant à une vitesse supérieure à Mach 5, HYDEF vise à abattre les missiles hypersoniques entrants.

Son concurrent est le projet HYDIS, lancé l’année suivante et dirigé par le français MBDA.

Toute fusion des deux projets risquerait de raviver la concurrence entre Diehl et MBDA dans le développement d’une arme aussi stratégique, estime l’une des personnes interrogées.

Si aucune fusion n’a lieu, la seule autre option serait qu’un consortium remporte l’appel d’offres et que l’autre le perde. Même une fusion ne résoudrait pas tous les problèmes, car les deux fabricants de missiles devraient décider quelle entreprise dirigerait le programme, a déclaré une autre source, ajoutant qu’une telle répartition des tâches serait le résultat de négociations tendues.

Une situation similaire préoccupe déjà les gouvernements allemand et français, puisqu’un conflit industriel entre les géants de l’aviation des deux pays bloque un projet commun visant à développer le système d’avion de combat de nouvelle génération, connu sous le nom de SCAF.

Les industries disposeront d’une date limite qui n’a pas encore été communiquée par la Commission – mais généralement fixée vers l’été – pour décider de la marche à suivre.

L’Europe est en passe de développer des missiles et des intercepteurs hypersoniques qui constitueront un élément clé de sa future défense aérienne et antimissile. Le fait de trancher la question du pays responsable du projet global entraînera des conséquences politiques et industrielles majeures pour les pays de l’UE pendant plusieurs décennies.

Une lutte de longue haleine

Le choix par la Commission de la proposition HYDEF de Sener et Diehl en 2022 a surpris les milieux de la défense à Bruxelles et à Paris, car le fabricant français de missiles MDBA, fort de son expérience, avait également soumis une offre.

MBDA était le favori incontestable pour remporter l’appel d’offres. Il travaillait déjà sur son propre projet de défense contre les missiles hypersoniques et dirigeait un projet de système spatial d’alerte précoce appelé TWISTER.

Plusieurs théories ont circulé pour expliquer la raison pour laquelle la Commission a préféré l’offre de Sener-Diehl à celle de MBDA, notamment l’affirmation selon laquelle la proposition de MBDA était bâclée.

La surprise de MDBA face à son exclusion du projet de recherche de 110 millions d’euros financé par l’UE a été telle que la société a déposé un recours juridique et aurait finalement fait pression via Emmanuel Macron pour avoir une chance d’accéder aux fonds européens afin de devenir un acteur clé dans le développement à long terme d’un système stratégique.

L’année suivante, la Commission a mis en place un autre projet, le « Hypersonic Defence Interceptor System » ou HYDIS, et l’a attribué à MBDA sans appel d’offres concurrentiel.

La raison invoquée pour mener deux projets en parallèle était le « double approvisionnement », une stratégie visant à maintenir la concurrence industrielle, à réduire le risque technologique et à éviter la dépendance à l’égard d’un seul fournisseur, selon la justification donnée à l’époque par la Commission.

Ni Diehl, ni MBDA, ni Sener n’ont répondu aux questions d’Euractiv sur la possibilité qu’ils se fassent concurrence pour le prochain appel d’offres.