Un « village gaulois » s’oppose au plus grand projet de méthanisation de France
Un méthaniseur XXL pourrait voir le jour dans une petite commune près de Nantes. Un projet qui cristallise les débats autour de cette énergie agricole promue par la France et l’Europe.
Un méthaniseur XXL pourrait voir le jour dans une petite commune près de Nantes. Un projet qui cristallise les débats autour de cette énergie agricole promue par la France et l’Europe.
« Sur 9 hectares, vous aurez entre autres huit cuves de 30 mètres de haut et trois cheminés de 50 mètres, soit la taille d’un immeuble de 18 étages ! » s’exclame le porte-parole du Collectif vigilance méthanisation Corcoué (CVMC). Dans la petite ville de Corcoué-sur-Logne, le 17 septembre dernier, au sud de Nantes, l’heure était à la mobilisation contre l’installation du plus gros méthaniseur de France.
L’unité Métha Herbauges ambitionne de recycler 500 000 tonnes de matière organique (lisier et fumier issus d’élevage) et de cultures intermédiaires pour produire jusqu’à 23,6 millions de mètres cubes de biogaz par an. Un projet de 70 millions d’euros porté par une coopérative de plus de 200 agriculteurs qui profiteront du dispositif, et une société danoise spécialisée, Nature Energy.
Si le permis de construire a été refusé une première fois par les services préfectoraux pour cause de dossier incomplet, les quelque 400 manifestants – riverains, Confédération paysanne, Europe Ecologie Les Vert, élus locaux – ne veulent rien lâcher. Leur revendication ? L’abandon du projet qu’ils considèrent démesuré.
« Cette méthanisation ne nous plaît pas du tout, elle est beaucoup trop grosse, trop industrielle. Il y aurait un impact trop fort sur toute la région. Par rapport aux problèmes écologiques actuels, c’est un non-sens », témoigne Jean à EURACTIV, habitant de Corcoué-sur-Logne défilant avec sa fille dans le cortège.
Il existe à l’heure actuelle près de 20 000 unités de méthanisation en Europe, dont plus de 10 000 en Allemagne. Au premier janvier 2022, l’ADEME faisait état de 1175 unités en France, dont environ 450 installations agricoles qui injectent du biométhane dans les réseaux de gaz naturel comme que le prévoit le projet Métha Herbauges. Le reste des installations servent à la production d’électricité ou de chaleur.
Si les méthaniseurs de petites tailles, spécificité française, s’installent sans trop de difficulté depuis une dizaine d’année dans les fermes de l’hexagone, les plus grosses infrastructures collectives se heurtent à une défiance quasi-systématique des riverains, soutenus par les élus locaux et les associations environnementales.
Ils dénoncent les odeurs désagréables, le bruit causé par les balais incessants de camions remplis de déchets organiques – une centaine de rotations quotidiennes entre les exploitations et le site sont prévues à Corcoué-sur-Logne -, et même les risques d’explosions comme cela s’est déjà produit en Bretagne.

A Corcoué-sur-Logne près de 400 manifestants ont défilé le 17 septembre contre le projet de méthansiation XXL
Vers des cultures dédiées ?
Hormis ces nuisances, les pourfendeurs du projet pointent une réelle menace pour l’agriculture vivrière. Certaines cultures destinées à l’alimentation humaine ou animale comme le maïs peuvent en effet produire plus de biométhane que le fumier. Aujourd’hui, en France, les cultures dédiées à la méthanisation ne peuvent pas dépasser 15 % des cultures de l’exploitation.
Mais pour les militants rassemblés à Corcoué-sur-Logne, la crainte est de voir à terme une concurrence entre élevage et production d’énergie. « Nous voyons déjà, en Bretagne par exemple, des montages nébuleux portés par des maraîchers industriels qui viennent s’accaparer des fermes d’élevages, pour ensuite faire de la culture de céréales à destination des méthaniseurs », déplore Marie Savoy, porte-parole de la Confédération paysanne de Loire-Atlantique.
Contacté par EURACTIV, Guillaume Loir, Directeur exécutif chez Nature Energy France, société qui porte le projet Métha Herbauges, se veut rassurant : « Nous nous sommes engagés à respecter la RED 2 [directive européenne relative aux énergies renouvelables] qui impose un certain nombre de critères. Nous avons des couverts intercalaires à vocation énergétique, mais qui ne viennent pas en concurrence avec l’alimentation humaine ou animale. »
Il rappelle que le dispositif sera alimenté majoritairement par des produits de l’élevage (70 %), avec une rigoureuse traçabilité sur tout ce qui rentrera dans le méthaniseur.
Si la directive relative aux énergies renouvelables enjoint en effet les Etats à « limiter » les biocarburants dès lors qu’ils sont issus de l’alimentation humaine ou animale, le collectif de journaliste breton Splann relève dans une enquête la capacité à contourner la règle des 15 % en déclarant des cultures principales comme CIVE (cultures intermédiaires à vocation énergétique) qui, elles, ne sont pas soumises à restrictions.
Que les agriculteurs du secteur puissent se transformer en producteurs d’énergie est une crainte que ne cache pas le maire de Corcoué-sur-Logne, Claude Naud. Celui-ci rappelle que l’Allemagne, qui a favorisé ce processus pendant des années – aujourd’hui des exploitations entières sont dédiées à la production de biogaz – a dû faire marche arrière et revoir sa stratégie.
Pour l’élu, le méthane qui pourrait être produit sur sa commune n’a plus rien d’une énergie verte : « C’est très différent de l’eau, du vent et du solaire, qui existent avant nous et malgré nous. Elles sont renouvelables à l’infini, contrairement à ce type de méthanisation qui nécessite des processus de transformation industriels ». Selon Collectif vigilance méthanisation Corcoué, 19 000 mètres cube d’eau seront également englouties par la machine chaque année.
Autre son de cloche du côté des porteurs de projets. Guillaume Loir, assure que Métha Herbauges évitera l’émission de 60 000 tonnes de gaz à effet de serre par an, par captation de méthane, CO2 ou protoxyde d’azote qui se dégagent habituellement des effluents d’élevage.
Pour le directeur de Nature Energy, les agriculteurs seront également encouragés à produire de la biomasse végétale pour alimenter le méthaniseur lorsqu’il n’y aura pas de fumier. Cela permettra non seulement d’accroître leurs revenus, mais aussi de stocker du carbone dans le sol.
Alternative au gaz russe
La production de biométhane, comme l’hydrogène, est devenue un moyen pour l’Europe de diminuer sa dépendance au gaz naturel, dont 45 % provient de Russie. Annoncé en mars dernier, le plan REPowerEU vise à accroître la production européenne de biométhane et se passer complètement du gaz russe d’ici à 2030.
Selon la Commission, l’Europe pourrait ainsi passer de 3 milliards de mètres cube de biogaz produit à 35 dans les dix prochaines années, l’équivalent de 20 % des importations de gaz russe. De nombreux pays comme l’Allemagne, le Danemark font figure de modèle dans le secteur. Des pays comme l’Italie ou la Hollande s’équipent à vitesse grand V.
Avec ses 160 millions de tonnes d’effluents d’élevage produits chaque année, la France pourrait selon l’ADEME produire 130 TWh (térawattheure) de biogaz contre six aujourd’hui, pour une consommation totale de gaz de près de 450 TWh. La méthanisation fournirait ainsi plus du tiers de notre consommation actuelle.
Pour le maire de Corcoué-sur-Logne, Claude Naud, compenser le gaz importé de Russie par du biométhane nécessiterait d’accueillir en France des centaines de méthaniseurs géants comme celui de Métha Herbauges. « Ce n’est pas possible, car nous aurions à gérer des problèmes logistiques et surtout sociologiques », explique-il.
L’acceptation sociale est, de fait, le défi majeur auquel sont confrontés ces projets. « Une société plus sobre avec des outils de productions plus respectueux de l’environnement passe par la relocalisation d’un certain nombre de contraintes. Qu’on le veuille ou non », insiste de son côté Guillaume Loir.
Claude Naud demande aujourd’hui un débat ouvert et transparent sur l’impact de la méthanisation dans le cadre d’un moratoire à l’échelle nationale ou européenne. Il a même fait parvenir une lettre à la Première ministre, insistant sur le fait qu’en 2021, une mission d’information du Sénat avait elle-même qualifié le projet de « démesuré ».
« Ils vont savoir ce qu’est un village gaulois » prévient l’élu de 67 ans qui ne compte pas baisser les bras.
Un nouveau permis de construire devrait être déposé dans les prochaines semaines.