Attaques de Donald Trump contre la Fed : un risque pour l'UE ?

Les droits de douane imposés par le président américain Donald Trump ont secoué l'économie mondiale, mais ce sont surtout ses tentatives d'influencer la politique monétaire américaine qui risquent de déclencher une crise financière majeure.

EURACTIV.com
United States Federal Reserve Building
Plusieurs experts se disent préoccupés par les conséquences qu’aurait une perte d’indépendance de la Fed sur l’économie mondiale. [Getty Images/Celal Gunes_Anadolu Agency]

Les droits de douane imposés par le président américain Donald Trump ont secoué l’économie mondiale, mais ce sont surtout ses tentatives d’influencer la politique monétaire américaine qui risquent de déclencher une crise financière majeure.

La semaine dernière, Donald Trump a critiqué à plusieurs reprises le président de la Réserve fédérale américaine (Fed), Jerome Powell, pour avoir refusé de baisser les taux d’intérêt afin de relancer l’économie du pays.

« Il n’y aura probablement pas d’inflation, mais l’économie pourrait ralentir à moins que M. Trop Tard [Jerome Powell], un grand perdant, ne baisse les taux d’intérêt MAINTENANT », écrivait-il notamment sur son réseau social Truth Social en début de semaine.

La Fed se trouve actuellement dans une situation délicate, les annonces aussi radicales qu’erratiques du président américain concernant les droits de douane ayant créé un climat d’incertitude mettant à mal les perspectives de croissance des États-Unis.

Et les attaques de Donald Trump contre l’indépendance de la banque centrale américaine, pilier au cœur du système financier mondial, ont rajouté de l’huile sur le feu, déclenchant une vague de ventes d’actions et d’obligations américaines. Le dollar s’est également affaibli pour atteindre son plus bas niveau en trois ans par rapport à d’autres devises.

Les craintes des investisseurs se sont toutefois partiellement apaisées mercredi 23 avril, lorsque Donald Trump a annoncé qu’il n’avait « aucune intention » de démettre Jerome Powell de ses fonctions avant la fin de son mandat à la tête de la Fed en mai 2026.

Malgré ces annonces, les experts restent préoccupés par les conséquences qu’aurait une perte d’indépendance de la Fed sur l’économie mondiale.

« C’est très effrayant », affirme Maria Demertzis, responsable du programme Stratégie économique et finance au Conference Board Europe. « La menace d’une crise financière est très réelle si la Fed est attaquée. Et si les États-Unis sont en crise financière, le monde entier est en crise financière. »

Niclas Poitiers, chercheur au sein du think tank Bruegel, a abondé dans ce sens, avertissant que la politisation de la Fed pourrait avoir des conséquences « bien plus désastreuses que les droits de douane ».

Selon lui, bien que les droits de douane imposés depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche risquent de fortement nuire à la croissance mondiale, ils ne devraient pas à eux seuls provoquer une récession globale ni faire reculer le PIB de la zone euro de plus de 0,5 point de pourcentage.

En revanche, la volonté du président américain d’exercer une influence sur la Fed pourrait « très rapidement » entraîner une récession mondiale, en affectant la grande majorité des transactions économiques — notamment les marchés financiers, véritable colonne vertébrale de l’économie mondiale.

« Si la Fed était soumise aux mêmes caprices politiques que la politique douanière, nous nous retrouverions dans une situation très dangereuse », analyse Niclas Poitiers.

Interrogé par Euractiv, un porte-parole de la Commission européenne n’a pas souhaité commenter les critiques de Donald Trump à l’égard de Jerome Powell, mais a souligné que « l’indépendance » de sa propre institution monétaire, la Banque centrale européenne (BCE), était « essentielle à la crédibilité et à l’efficacité de la politique monétaire de la zone euro ».

Certaines sources ont indiqué que les ministres des Finances de la zone euro et les commissaires européens discuteront de l’indépendance de la Fed avec leurs homologues américains en marge des réunions de printemps du Groupe de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI) à Washington cette semaine.

L’euro pourrait-il détrôner le dollar ?

En dépit des risques sérieux d’une crise financière, certains analystes voient dans les pressions exercées par Donald Trump sur la banque centrale américaine une possible opportunité pour l’économie européenne.

Carsten Brzeski, responsable macroéconomique chez ING Research, a déclaré que la perte d’indépendance de la Fed compromettre le statut de « valeur refuge » des bons du Trésor américain, ce qui pourrait inciter les investisseurs à acheter davantage d’obligations de l’UE, faisant ainsi baisser les coûts d’emprunt.

À plus long terme, ajoute-t-il, cette situation pourrait même conduire l’euro à supplanter le dollar comme monnaie de réserve mondiale.

Après le dollar américain, la devise la plus répandue est l’euro, qui représente actuellement environ un cinquième des réserves mondiales de change. La part mondiale du dollar est légèrement inférieure à trois cinquièmes.

Philipp Lausberg, analyste senior au Centre de politique européenne, a également noté que la politisation de la Fed pourrait remettre en cause le « privilège exorbitant » dont bénéficient les États-Unis : celui d’émettre la principale monnaie de réserve mondiale, ce qui leur garantit des conditions d’emprunt exceptionnellement favorables.

« Si vous avez une banque centrale qui peut modifier ses taux d’intérêt sur un coup de tête politique, cela crée une insécurité et une imprévisibilité qui sont tout simplement néfastes pour le dollar, la dette américaine et le marché boursier », précise-t-il.

Carsten Brzeski a également souligné que si la Fed finissait par céder aux pressions de Donald Trump et baissait ses taux, le dollar s’affaiblirait probablement face à l’euro, ce qui nuirait à la compétitivité des exportations de l’UE.

Même dans ce scénario, toutefois, le faible coût relatif des produits américains importés devrait atténuer les pressions inflationnistes dans la zone euro, ce qui offrirait à la BCE « une plus grande marge de manœuvre pour baisser ses taux d’intérêt ».

Au-delà de Jerome Powell

À court terme, les analystes ont souligné une série de difficultés juridiques et procédurales qui empêcheraient probablement Donald Trump de limoger Jerome Powell avant la fin de son mandat l’année prochaine.

Même évincé de la présidence, Jerome Powell resterait membre du Comité fédéral de l’open market — un organe collégial de douze personnes qui fixe la politique monétaire de la Fed.

Les analystes s’accordent à dire que Jerome Powell est peu susceptible d’accéder aux demandes de Donald Trump durant son mandat. Certains suggèrent même que les critiques du président américain pourraient inciter le patron de la Fed à résister davantage, afin qu’il préserve son indépendance aux yeux des marchés.

Mais les experts s’inquiètent également des décisions qui seront prises par le successeur de Jerome Powell, attendu en mai 2026, et du fait que celui-ci pourrait être plus enclin à suivre les volontés de Donald Trump en matière de politique monétaire.

« Même si [Donald Trump] ne le limoge pas, le choix pour l’année prochaine est tout aussi préoccupant », conclut Maria Demertzis. « Si c’est quelqu’un en qui les marchés n’ont pas confiance, cela sera tout aussi néfaste. »

[Édité par Anne-Sophie Gayet]